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Dans son stimulant essai Futurs ?, le regretté Nicolas Nova se proposait d’explorer ce qu’il nommait la panne des imaginaires technologiques, et dans son cas de comment le design s’en saisit. Dans un chapitre en particulier, il s’intéresse au design critique et au design fiction, à comment des designers créent des récits d’usages autour d’objets plausibles, mais pas forcément réalisés. Parfois avec un angle critique actuel, parfois prospectif. On pourrait y voir une forme d’usage de Fake News pour créer de la réactance, mais aussi une approche qui flirte avec la satire. On peut penser à la série Black Mirror qui expérimente, au sein de fictions, des choix techniques et leurs effets sur la société, mais chez les designers qu’évoque Nova se posera plus encore la question de l’utilisation, des frottements, des bugs, bref de l’usage sous tous ces aspects parfois absents des fictions, comme le rappelle cette inoubliable note de Boulet sur l’absurdité des écrans transparents dans les films. Il y a aussi évidemment un rapport avec les moyens matériels limités des designers, et peut-être une volonté de renouer avec les tenants du design dans une société où il est bien souvent réduit à la place d’argument marketing.
Bien entendu, on ne peut pas parler de Design à la Renaissance, parce qu’il n’y avait pas encore eu Catharine Beecher et William Morris, cependant on y trouve des objets, des usages et des artistes qui les fantasment au point de convaincre parfois les historiens du XIXe de l’existence d’objets aux designs invivables.
Le plus évident, c’est peut-être Léonard (le peintre pas la tortue Ninja) qui a réalisé foultitude de dessins hyperconvaincants, “regardez ma machine à découper les soldats” “hey vous avez-vu mon super pont télescopique ?” “Dis donc il est super beau ce char d’assaut médiéval, je vous le construis ?”
Ici on est dans l’exemple typique du marketing, Léonard cherche à convaincre un prince de l’inviter dans sa cour et de financer son bazar, une fois sur place il se contentera de papillonner entre trois coups de pinceau, un boyau gonflé au point de remplir toute une pièce et puis un petit défilé avec deux trois costumes avant de se faire débaucher par le prince suivant, sans avoir construit grand-chose. Quelques ingénieurs se sont cassé les dents au château du Clos-Lucé à essayer de fabriquer IRL ce fameux tank ou l’hélicoptère à Léo pour réaliser que tout ça n’était pas bien pratique.
Et puis il y a les curiosités graphiques auxquelles je ne résiste pas:
Les objets les plus allégoriques qui ne cherchent pas vraiment à convaincre, mais veulent montrer un fonctionnement comme le moulin manuel qu’on a pu observer le mois dernier (#15 🎡).
Les représentations d’artefacts fictionnels peu décrits, le plus évident étant l’arche de Noé qui a donné lieu à de belles figures notamment ce polyèdre qui me fascine toujours, mais on peut aussi penser à l’arche d’Alliance.
Celles d’objets complexes plus ou moins mathématiques notamment chez les obsédés de la perspective, avec en tête le polyèdre de Dürer, les chapeaux de Uccello et qui nous mènent à ce fascinant ouvrage de 1567 réédité par les éditions Zones-Sensibles qui propose une série de solides hypnotisants et abstraits dans des paysages de ruines que ne renierait pas Chirico.
Et puis surtout, les fantaisies des peintres: les chapeaux souvent, les armes parfois, les instruments de musiques aussi, comme chez Piero Cosimo, et certains objets dont j’ai du mal à déterminer la possible existence comme cet étrier fait d’une ficelle, ces chaussures de paille dont j’ai néanmoins trouvé deux exemplaires ou le fameux Dolchstreithammer qu’on croise aussi deux fois et que de nombreux amateurs se sont amusés à reconstituer. J’ai aussi une petite passion pour cette machine à décapiter, ancêtre de la guillotine qu’on trouve dans des gravures évoquant l’histoire antique romaine. On ne parlera pas ici de l’architecture dans les images puisqu’elle mériterait à elle seule une infolettre, à défaut je vous renvoie vers ces quelques réflexions de Maître Poullard sur le brutalisme chez Jérôme Bosch.
Sans oublier les objets hybrides, les plus évidents chez Bosch justement, qui nous rappellent la débauche matérielle qui nait dans cette première modernité et les angoisses qu’elle génère. J’avais pu aborder ce sujet en détail avec les étudiants de la Martinière durant l’atelier que j’y avais consacré aux Songes drolatiques de Pantagruel, livre fascinant rempli de figures mélangeant vivants et objets et dont la préface invite à toutes les interprétations.
Enfin, un objet a particulièrement retenu mon attention. Un objet qu’on croise encore dans la culture populaire de Mad Max à Woody Allen, et dont il subsiste un certain nombre d’exemplaires discutables dans quelques musées plus ou moins respectables, du Musée de Cluny au musée de l’inquisition de Carcassonne. Je parle bien entendu de la ceinture de Chasteté.
Première étrangeté avec cet objet: quelques-unes seraient arrivées jusqu’à nous alors que très peu de textes au XVe et XVIe mentionnent réellement cette ceinture. Aussi tout historien sérieux se doit de vite prévenir son audience, contrairement au OVNIs de la Renaissance (#10👽), la ceinture de Chasteté n’a jamais existé, surtout pas. C’est d’ailleurs à quoi s’évertue très bien Albrecht Classen dans un ouvrage éclairant et très factuel sur le sujet. Il s’agit de lieux parfois désertés par les chercheurs et envahis par des fantasmes amateurs plus ou moins bienvenus. Ainsi j’entendais il y a peu Maria Loh se désespérer de voir qu’il y avait quantité de neurochirurgiens qui tripaient sur un supposé cerveau dans le plafond de la chapelle Sixtine de Michaelangelo (le sculpteur pas la tortue ninja) et écrivaient sur le sujet; elle appelait de ses vœux les historiens de l’art à occuper le terrain; de même on sent que Albrecht tâche de prendre le temps de débunker face à une avalanche de sites web fantasmant cette fameuse ceinture (on était en 2007) et aussi quantité d’historiens anciens, étonnamment surtout des hommes, qui ont donné du crédit à cet objet improbable.
Pourtant, la ceinture de chasteté ne vient pas de nulle part, elle existe autant que les tortues ninjas existent. On la croise dans des textes et dans des images, rares certes, mais signifiant néanmoins, pas dans le Moyen Âge sombre où il y avait le droit de cuissage, mais bien à notre lumineuse Renaissance où il y avait la perspective (je plaisante les médievistes, le droit de Cuissage n’a jamais existé, Albrecht Classen lui consacre un chapitre).
Examinons donc ce maigre corpus.
Le premier exemple visuel, et le plus fascinant peut-être, date de 1405, en plus on le trouve dans le livre d’un ingénieur, Konrad Kyeser. Ce serait le premier livre à présenter un portrait réaliste de son auteur depuis l’antiquité. Dans ce théâtre des machines, on trouve les mêmes thèmes qu’on retrouvera dans la lettre de Léonard de Vinci au prince Sforza en 1482
Les chars
Les engins de siège
Les machines hydrauliques
Les machines élévatoires
Les armes à feu
Les armes défensives
Les secrets merveilleux
Les feux pour la guerre
Les feux pour les fêtes
Les outils et les instruments de travail
Parmi ces descriptions d’objets, reprises d’anciens ouvrages et aussi inventées, concentrées sur la guerre, grand moment d’innovation technique, on trouve donc illustrée, une ceinture de chasteté et le texte suivant
Clausuras quadrupedum bracile florentinarum
Jocus liga seriem perpulchram congeriam
Hec trado juvenibus nobilibus morigeratatis
Cadenas pour quadrupèdes, tablier florentin
Cette plaisanterie fait le lien entre les différentes pièces de cette magnifique collection.
Je dédie ceci aux jeunes hommes nobles et obéissants
On trouve aussi à côté du dessin la mention :
Ceci est un tablier porté par les femmes de Florence
en fer et solide, pouvant être verrouillé de l’intérieur
On notera que l’ouvrage est aussi sérieux que facétieux puisqu’on y trouvera des recettes pour devenir invisible ou invulnérable, une ceinture flottante qu’on gonfle avec ses pets, mais aussi des machines ou des astuces de guerre telles qu’un ascenseur sur vis, des dispositifs pour ouvrir des pont-levis, un cerf-volant de guerre ou un glaive frappé d’un sceau magique pour gagner les batailles (et une scène de bain qui m’évoque l’étrille (#6🪥) dont j’ai déjà parlé). On n’est parfois pas loin du Catalogue d’objets introuvables de Jacques Carelman qu’on pouvait croiser à l’exposition Flops du musée des arts et métiers. Dernier artefact remarquable, une machine à émasculer.
Prenez cet instrument de castration, fabriqué en cuir résistant, et serrez-le fermement dans votre main, tandis que le crochet en fer doit être placé autour de la partie du corps bien connue, de manière à ce qu’il s’y ajuste parfaitement. Enroulez ensuite fermement la sangle centrale autour de votre bras, et tirez de toutes vos forces ; veillez à placer votre pied contre le pied de l’homme qui doit être castré. Ses testicules se détacheront immédiatement.
La castration pouvait être une peine appliquée alors, cependant ce châtiment reste très rare et Kyeser n’évoque jamais ce genre de détail aussi cet objet comme toute la section apparaît-il davantage comme une plaisanterie ironique reflétant l’imaginaire sexuel masculin. Mais revenons-en à notre ceinture.
Déjà, on peut identifier un petit souci de véracité dans l’image, peut-être que les hommes qui ont écrit sérieusement sur la ceinture au XIXe et au XXe étaient bien ignorants des mœurs féminines, mais sur ce modèle comme sur les nombreux qu’on peut croiser en musée, on peut difficilement imaginer une femme survivre longtemps sans infections graves avec un dispositif rendant quasiment impossible l’expression des selles, des menstrues, voire de l’urine. Rappelons que la légende souvent rapportée voudrait que le dispositif serve aux chevaliers partant en croisade et souhaitant “préserver” leurs femmes.
Hormis les différentes versions de ce fascinant ouvrage, je n’ai pas trouvé d’image avant le XVIe siècle, la première étant une gravure minuscule du monogrammiste S, qui avait déjà commis le Christophe au moulin du mois dernier. On y voit simplement un couple, lui habillé, elle nue. J’ai l’impression qu’elle tient un chardon et il y au-dessus un angelot qui joue de la flûte en tapant sur un tambour (ne le regardez pas trop longtemps, ça l’encourage). Elle arbore un large caleçon qui semble en cotte de mailles, terminée par un cadenas, lui tient une clef aux dimensions inquiétantes.
Il y a ensuite le modèle plus proche du monokini proposé par Heinrich Aldegrever, encore un couple, cette fois ils sont tous les deux nus, hormis le monokini de chasteté. Tout en nous regardant, elle tient une clef aux dimensions modestes qu’elle semble remettre dans la main du monsieur qu’elle dirige. En dessous du couple quelques fantaisies grotesques, guirlandes, tête animale et coquillage. Le format de la gravure laisse à penser qu’il s’agit d’un modèle de fourreau de poignard. On ne retrouvera jamais ce motif dans le vaste corpus de Aldegrever tel qu’il est arrivé jusqu’à nous.
C’est un modèle approchant, plus slip, qu’on retrouve dans un triangle amoureux (un thème largement évoqué dans notre infolettre sur les couples inégaux #9👩❤️👨) gravé autour de 1540 on y voit un vieil homme plutôt bien vêtu tripotant une femme nue équipée de ladite ceinture, un cadenas sur le flanc. D’une main elle vide la bourse du monsieur et de l’autre remet l’argent à un personnage plus jeune qu’elle regarde. Ce dernier tend une clef. Au-dessus de ce petit monde, on peut lire les mots de chaque protagoniste
Je te donnerai de l’argent et suffisamment de bien,
Si tu vis selon mon souhait
Mets ta main dans ma bourse et
Je te libérerai aussi avec cette clef
Elle répond :
Une clef est insuffisante devant le désir d’une femme
Car il ne peut y avoir de foi là où il n’y a pas d’amour
C’est pourquoi une clef qui me plaît
Je l’achèterai avec ton argent
Le jeune homme à la clef à son tour :
Je tiens une clef pour ce genre de cas
Au point que cela a déplu à beaucoup.
Celui qui emplit le bonnet de fou
veut acheter le vrai amour.
On peut interpréter cet étonnant échange du point de vue de l’époque et de la méfiance à l’égard du pouvoir des femmes et de leurs insatiables désirs, mais on peut aussi s’amuser à y voir une forme de revendication d’une femme qui achète sa liberté et son vrai désir. Ça me donne envie de vous raconter une étrange histoire de ceinture rapportée dans le livre de Albrecht Classen, le récit en vers en moyen haut-allemand de Dietrich von der Glezze, Der Borte (la ceinture) qu’on date autour de 1266-96:
Dans ce conte, une femme mariée est visitée par un chevalier en l’absence de son mari, il veut coucher avec elle contre des animaux magiques qu’il possède. Elle refuse, elle veut les animaux ET la ceinture du chevalier qui rend invincible. Elle veut la donner à son mari. Il accepte et font affaire.
Malheureusement, un serviteur les voit en pleine action et prévient le mari, Konrad. Ce dernier, déçu, décide ne pas revenir chez lui et quitte son pays pour vivre dans la cour du Duc de Brabant.
Après deux ans d’attente, sa femme se déguise en chevalier et se rend à Brabant. Là bas, iel impressionne tout le monde avec ses prouesses (because la ceinture et les animaux magiques). Konrad devient son super pote et le supplie de lui filer un de ses animaux magiques s’il te plait (un chien magique & un faucon magique).
Iel finit par accepter à une seule condition: faire du sexe ensemble. La société médiévale n’est pas super ok avec la sodomie, mais quand même il accepte pour avoir le faucon magique. Finalement elle révèle son identité au dernier moment et moque l’immoralité de son mari qui vend son corps pour pas grand-chose (elle, au moins, elle a négocié la ceinture). Il lui demande son pardon qu’elle accepte et elle lui donne tous les trucs magiques. Ils vivent heureux jusqu’à leur mort.
Si la ceinture n’a ici rien de chaste, on voit que l’objet incarne quelque chose de fort et de sexuel. Au début du récit l’auteur invoque une première ceinture que la femme porte.
unter ir gurtel stunt ein stein, / der was clar unde rein »
(61–62 ; sous sa ceinture se trouvait une pierre qui était claire et propre).
Vu qu’on est proche de l’assomption, on peut aussi penser à ce détail apocryphe: quand la vierge Marie monte au ciel, elle tend à Thomas l’incrédule une preuve matérielle de son ascension: sa ceinture. La même ceinture qui bien souvent ceint son ventre dans les annonciations.
Enfin dernière occurrence pour notre période, cette gravure qui existe dans différentes versions. On y voit une femme sur son lit portant uniquement une culotte cadenassée avec une ouverture triangulaire au niveau du sexe. Elle confie les clefs à un personnage qui porte des oreilles de fous tandis qu’un autre fou essaye de faire rentrer des puces dans un panier. Dans le fond une fenêtre montre son mari s’éloignant au loin tandis que derrière le lit on distingue une vieille femme remettant la clef à un homme. Au sol: un chat et une souris.
En dessous on peut lire
Que celui qui veut être jaloux regarde simplement ce qui est arrivé à cet homme. Sachez bien que, face à la ruse des femmes, rien ne peut rester caché.
Il était une fois un homme marié à une belle femme ; il avait l’intention de partir en voyage. Comme il était rongé par la jalousie, il fit confectionner une culotte en fer ; il lui fit enfiler celle-ci afin que son corps ne soit pas déshonoré. Il y fixa un solide cadenas pour empêcher quiconque d’ouvrir la porte. Il confia soigneusement la clé à son fidèle serviteur. Puis il partit.
Celui qui confie du fromage au chat est comme l’imbécile qui voulait enfermer des puces dans un panier, mais ne parvint pas à les y garder, il n’en retira que soucis et peine. Il en va de même pour celui qui est poussé par la jalousie, il n’en retire que des ennuis et des tourments. Tout comme les puces ne restent pas dans le panier, le cadenas finira par disparaître.
Encore une fois la folie n’est pas loin et une énième fois l’objet n’est pas présenté comme un outil efficace, mais plutôt comme une blague, la clef circule ou un forgeron fera sauter le cadenas bien vite. La clef, qui n’est pas la dernière des métaphores sexuelles, est toujours présente dans ces images de ceinture, rarement dans la main de la femme, mais souvent en circulation. Il y aurait d’ailleurs à dire sur l’omniprésence des trousseaux de clefs accrochés aux ceintures des femmes sur la musée.
Dans les quelques autres histoires évoquées par Albrecht Classen, l’usage n’est jamais concluant: une femme meurt d’avoir porté la ceinture trop longtemps et le mari est tué par sa femme suivante qui refuse la ceinture (Giovanni Sercambi), la femme craint de tomber enceinte et la ceinture est remplacée par une croix censée barrer le passage (le proverbe “des cornes plutôt qu’une croix” chez Cornazano), elle sert de prétexte poétique pour évoquer les sexes féminins (Sir Hywel of Bulth), la ceinturée trouve un forgeron pour contrefaire la clef (Pierre de Bourdeille Brantôme), sans oublier le cas de Duc de Padoue, supposé inventeur de la ceinture, qui fait les frais depuis sa mort de la réputation odieuse que lui avaient faite ses adversaires Vénitiens.
Notre objet imaginaire incarne un mythe disciplinaire fragile, constamment mis en échec et un rêve de contrôle du corps féminin qui est aussitôt moqué et dénié devant l’inquiétante malice des femmes et de leurs amants. Elle témoigne tristement d’un rapport à la fois angoissé et frivole à la sexualité qui fera date et trouvera son essor dans les époques plus tardives qui riront encore de cet objet comme Voltaire le fera, puis le prendront de plus en plus au sérieux comme le XIXe et son rapport puritain à la sexualité semble le faire. Ce fameux XIXe hanté par la volonté de savoir, selon les mots de Foucault, comme pour conjurer la sexualité en la nommant et qui fabriquera certainement la majeure partie des ceintures de chasteté qu’on trouve dans les musées pour accabler l’ailleurs médiéval comme un âge sombre dépassé. C’est pourtant aussi chez ceux qui aujourd’hui fabriquent et utilisent de tels objets qu’on retrouvera ces notions de jeu, de contrôle, de pouvoir et de désir si chères à Foucault. Cette logique SM qui veut que celui qui s’offre puisse aussi être celui qui a le pouvoir en le donnant, au même titre que la notion de contrôle absolu de la ceinture de chasteté semble n’exister que pour être déjouée.
Le design aussi est familier de ces détournements. On en trouve l’exemple le plus simple dans les lignes de désirs, ces petites routes tracées dans l’herbe des jardins trop géométriques et témoignant de raccourcis maintes fois empruntés. Tandis que certains théorisent comme Don Norman que s’il y a mésusage c’est toujours la faute du designer-auteur, autoritaire donc, qui serait un démiurge face à des utilisateurs-machines suivant ses volontés à la lettre, presque inconsciemment, s’il fait bien son travail. Pourtant ça résiste, les plantes saxifrages reviennent constamment percer le bitume de nos trottoirs, les caméras des ordis sont couvertes d’un scotch, les bloqueurs de pub redessinent les pages web et nous ne cliquons pas toujours où le designer voudrait; tout comme les récits et les images de ceintures de chasteté du long Moyen Âge témoignent avant tout de l’échec et des inquiétudes d’un contrôle absolu toujours dépassé par ses limites. L’histoire d’Achille et la tortue en somme. Que ce soit dans la gravure de Aldegrever où la femme nue non seulement nous regarde, mais semble presque déposer, de force, la clef dans la main de l’homme, imposant sa volonté de la lui confier, ou dans les mots troublants du triangle amoureux
Une clef est insuffisante devant le désir d’une femme
Tout cela se déroulant qui plus est dans l’univers de la gravure, un monde d’objets commerciaux qui circulent et plaisent et où, on l’a déjà dit, le sexe plait et vend comme l’œuvre de Sebald Beham en témoigne, un univers plus populaire, parfois aussi plus réactionnaire dans ses thèmes. On ne va pas pour autant croire que les femmes d’alors aient été en position de pouvoir d’une quelconque manière, mais l’inquiétude et les jeux de renversement que suscite l’idée du pouvoir des femmes peuvent nous interroger encore sur la circulation entre désir et volonté. Pour citer Clara Serra (citant Santiago Alba Rico)
La suture de toute brèche entre “je veux” et “je désire » - cette façon de choisir ce que nous désirons et de désirer ce que nous choisissons-, ce que nous pouvons bel et bien appeler “amour”.
À ce titre, une dernière image presque désabusée, un ex-libris, signe de propriété des livres, mais plus encore signature sociale, emblème intellectuel et mise en scène de soi: l’ex-libris de Melchior Schedel qui représente une femme en culotte de chasteté tenant une bourse et une clef situées d’un côté du blason où figure un maure ; en face d’elle un homme à la tenue bigarrée et double, ambiguë, mi-armure mi-costume. Au-dessus, dans un phylactère, la formule
Es mag passieren
qu’on pourrait traduire en
“Cela peut arriver”
ou
“Ce sont des choses qui arrivent”.
On en fera ce qu’on veut, mais Melchior ne se maria jamais et fut le dernier de sa lignée.
¯\_(ツ)_/¯
Voilà, merci de m’avoir lu jusqu’au bout, j’ai encore pas fait court. Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez écouter ce chouette podcast dans la lignée d’une expo récente sur le Moyen Âge fantasmé par le XIXe, lire le livre de Albrecht Classen, The Medieval Chastity Belt: A Myth-making Process, écouter ce podcast, lire la Doctrine du Consentement de Clara Sera ou l’histoire de la Sexualité de Foucault.
Pour ma part, je vous retrouve dans un mois, peut-être pour enfin vous parler de saucisses comme promis la dernière fois.


