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En 1492, une mĂ©tĂ©orite tombe prĂšs de la ville dâEnsisheim qui faisait alors partie de lâAutriche. Les paysans alentours commencent Ă en rĂ©cupĂ©rer des fragments, notamment pour se faire des amulettes avant que le bailli fasse cesser le pillage. Lâempereur Maximilien fera ensuite accrocher la mĂ©tĂ©orite, signe de bons prĂ©sages, dans le chĆur de lâĂ©glise paroissiale. Le jeune DĂŒrer Ă©tait dans le coin et câest sĂ»rement cet Ă©vĂ©nement qui lui inspirera la folle image apparaissant au dos de son saint JĂ©rĂŽme.
Cette fascination pour les phĂ©nomĂšnes cĂ©lestes on la retrouvera dans sa fameuse MĂ©lancolie et aussi dans un rĂȘve quâil fait en 1525, probablement aidĂ© par la fiĂšvre de la malaria :
En lâan 1525, aprĂšs la PentecĂŽte, entre â rature â mercredi et jeudi, dans la nuit, pendant que je dormais, jâai eu cette vision : beaucoup de grandes eaux tombaient du ciel et la premiĂšre atteignit la terre Ă quatre milles environ de moi, avec une telle violence, un mugissement et un jaillissement si Ă©normes, quâelle engloutit tout le pays. Je mâeffrayai tant que je mâĂ©veillai avant que les autres eaux ne tombassent. Et les eaux qui tombaient lĂ Ă©taient bien grosses et elles tombaient les unes prĂšs, les autres loin et elles descendaient de si haut quâelles semblaient tomber lentement ; mais lorsque la premiĂšre eau qui atteignit la terre arriva presque par ici, elle tomba avec une rapiditĂ©, un souffle et un bruit qui mâeffrayĂšrent Ă mon rĂ©veil au point que tout mon corps tremblait et ne me revint pas pendant longtemps. Mais lorsquâau matin je me levai, je peignis ci-dessus ce que jâavais vu. Dieu tourne toute chose pour le mieux.
Au dos de la feuille on peut aussi lire
Nâoubliez pas que Mardi 25 Novembre, lâauteur de cette infolettre sera Ă 19h30 Ă la librairie Ouvrir lâĆil, 18 rue des capucins dans le 1er Ă Lyon pour prĂ©senter le livre sur les couples inĂ©gaux quâil a fabriquĂ© en ArdĂšche, vous pouvez aussi lâacquĂ©rir Ă ce lien. Par ailleurs, cette infolettre Ă©tant assez longue (oups) je lâai ponctuĂ©e de ce personnage pour distinguer les parties ÂŻ\_(âŒášâŒ)_/ÂŻ
Ce ne sont pas ces images que Joe Rogan -fameux podcaster Ă©tasunien numĂ©ro 1 sur Spotify en 2021- regarde, dans un extrait nommĂ© âJoe Rogan Looks at Famous Paintings with Aliens in Themâ
Son interlocuteur lui prĂ©sente via Google Image une madone du quinziĂšme siĂšcle ainsi quâune crucifixion avec une reprĂ©sentation du soleil et de la lune dans un style byzantin.
Le mot âfascinatingâ revient beaucoup dans la discussion. Joe Rogan reproche ensuite Ă ceux quâil qualifie de sceptiques de trouver Ă tout prix une explication aux choses, de ne pas voir les âtrousâ. Il sâagit lĂ dâun des nombreux dadas des ufologues ou soucoupistes: retrouver dans les images anciennes des preuves de visitations en tout genre.
Cette madone en particulier, conservĂ©e Ă Bologne, revient en permanence sur les sites Ă©voquant les OVNIS dans lâart. Toujours la mĂȘme image, un peu pixelisĂ©e. Toujours les mĂȘmes interrogations sur ce nuage brillant et le personnage qui le regarde. Avant toute dĂ©monstration iconographique, il faudrait rappeler quâune image de la Renaissance (accrochez-vous), ce nâest pas une photo (*bruit de bande-son de Hans Zimmer dans un film de Nolan faisant un son de type BRUUUOOUM).
Une image de la Renaissance est façonnĂ©e par tout un systĂšme de code et de reprĂ©sentation qui lui est propre et qui dĂ©pend bien souvent dâun commanditaire. Cela dit, comme pour les plantes (#5đ±), on trouve de beaux exemples de reprĂ©sentations, quasi scientifique, de phĂ©nomĂšnes dans les images, comme la fameuse comĂšte de Giotto.
Pour revenir Ă notre Madone, le nuage et le le personnage lâobservant rappellent forcĂ©ment lâannonce faite au berger, que lâon croise souvent dans le fond des nativitĂ©s. FrĂ©quemment avec un ange, mais parfois simplement une nuĂ©e. âNuĂ©eâ, terme que jâemprunte Ă Hubert Damisch dans sa ThĂ©orie du nuage pour distinguer les nuages ânaturelsâ de ces formes limites sur lesquels les personnages sâinstallent.
Car les ufologues ont raison de voir dans le nuage des peintures de la Renaissance une forme limite, une incongruitĂ©. Câest au fond lĂ quâon pourra trouver une tension intĂ©ressante : Cette forme qui Ă©chappe au dessin et Ă la perspective pour parfois nâĂȘtre quâun morceau de peinture, cette forme qui marque souvent la jointure entre deux espaces : lâ humain et le divin.
Parlant de la Io du CorrÚge, Hubert Damisch écrit
Si le nuage est lâun des signes sur lesquels sâordonne le dĂ©sir mystique dâunion avec Dieu, il reste quâil se donne dans ce tableau pour un objet hallucinatoire, liĂ© comme tel Ă une expĂ©rience « ascensionnelle » fondamentale, mais rien de moins que spirituelle : celle dâune tension Ă©rotique et de sa rĂ©solution sur le mode de lâeffusion onirique.
Un exemple typique de cela, que les ufologues (comme Damisch) mobilisent souvent, câest la fondation de Sainte-Marie majeure par Masolino. On y voit la vierge qui serait apparue au pape LibĂšre, lui ordonnant de fonder une Ă©glise sur lâEsquilin, prĂ©cisĂ©ment sur un espace dĂ©limitĂ© par la neige. Les nuages ordonnĂ©s gĂ©omĂ©triquement y forment comme un plafond entre deux espaces et presque entre deux types de reprĂ©sentations: mi-desriptif/mi-illusioniste. Cette opposition formelle qui fascine les ufologues est le signe dâun miracle. Câest une variation des tensions que le divin applique Ă la perspective, notamment dans les annonciations. La perspective, que LĂ©onard appelait âle frein et le gouvernail de la peintureâ dĂ©raille plus ou moins discrĂštement face Ă la sphĂšre du divin. Et le nuage, la nuĂ©e, est le parfait candidat pour incarner ce tiraillement.
Autre fait remarquable qui nourrit le travail dâHubert Damisch sur le nuage, la place des machines théùtrales dans les reprĂ©sentations de la Renaissance. Parades populaires ou paraliturgies ont nourri les images du Quattrocento. PlutĂŽt que des illustrations de textes sacrĂ©s, on peut voir dans certaines peintures des images des spectacles familiers pour les spectateurs de lâĂ©poque. Les rochers de cartons-pĂątes dâUccello, les nuages de coton de Signorelli et certains engins directement visibles chez Mantegna le rappellent, tout comme les ficelles explicites sur les OVNIS des films dâEd Wood: il ne sâagit pas de duperie, il sâagit de spectacle (voir de simulacre si vous voulez quâon invite Baudrillard dans la danse). Ainsi dans lâAdoration des mages de Mantegna, Francastel a identifiĂ© une nuvola, une machine typique de spectacle de rue qui supportait tout un fatras symbolique/illusionniste. On peut voir chez Mantegna la tige de fer qui porte la nuĂ©e et vient ici rebattre les cartes du rapport rĂ©el-imaginaire-spectaculaire-naturel. Voir la supercherie tout en y croyant, voilĂ un exercice de pensĂ©e intrigant pour les sceptiques du fond de la salle.
Câest probablement la mĂȘme tension qui anime lâannonciation de Carlo âConcombreâ Crivelli qui se trouve Ă Londres et qui nâ a pas manquĂ© de fasciner les ufologues. Cette fois câest un troublant tourbillon qui animĂ© le ciel et duquel se dĂ©gage un rayon dorĂ©, pur morceau de peinture digne dâIndependance Day, qui vient traverser la maison de la madone (qui a prĂ©vu, maline, un trou spĂ©cial pour les rayons venus du ciel). En plus, tout comme dans notre tableau bolognais (et comme dans tout film hitchcockien qui se respecte), un tĂ©moin regarde la scĂšne, la main en visiĂšre: nous ne sommes pas seuls. La prĂ©ciositĂ© de Crivelli approche parfois le trompe-lâĆil (attention au concombre en entrant dans la peinture), quand elle ne sâincarne pas dans des volumes 3d sur la peinture Ă la dimension spectaculaire: des formes de simulacres, comme le disent les thĂ©ologiens chrĂ©tiens (ciao Baudrillard), dont la puissance abolit la distinction vrai/faux au profit de la prĂ©sence, presque magique de la peinture, pour reprendre les termes de Thomas Golsenne qui parle de matĂ©rialisme mystique dans son livre Ă©ponyme sur Carlo Crivelli, ce peintre original dont les historiens ne savent pas toujours quoi faire (dĂ©jĂ Ă©voquĂ© dans la newsletter sur les petits pois đą). Le tracĂ© prĂ©cis, presque ligne claire de Crivelli donne une prĂ©sence, mais aussi une lisibilitĂ© matĂ©rielle aux images, lisibilitĂ© Ă laquelle seuls les nuages pourraient rĂ©sister. On peut ainsi comprendre comment cette nettetĂ© matĂ©rielle a pu attraper lâĆil des ufologues, lassĂ©s des images floues et aux trames douteuses; pourtant si on suit Golsenne jusquâau bout cette ligne et cet excĂšs de ligne par la hachure fait Ă©merger la couleur du dessin et manifeste, par son excĂšs, une âpseudo-transcendanceâ, celle de Dieu, de la peinture ou de petits ĂȘtres gris qui se dĂ©placent dans des nuages, Ă vous de voir.
Dâautres tromperies sont plus amusantes, comme ce chapeau de cardinal dans des images mal reproduites de la TĂ©baide de Uccello qui devient pour certains conspirateur comme un OVNI en forme de sombrero. Pour un travail de dĂ©bunkage en rĂšgle, on pourra se rĂ©fĂ©rer Ă cette page qui sâefforce au cas par cas dâexpliquer les formes qui font rĂȘver les ufologues dans les peintures.
En plus du rapport Ă lâimage, on pourrait aussi sâintĂ©resser au rapport au savoir quâentretiennent les soucoupistes et jouer Ă le mettre en miroir avec nos amies de la Renaissance.
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Lâhistoire des soucoupes volantes contemporaines commence par une erreur de transcription. Le 24 juin 1947, Kenneth Arnold, un pilote privĂ© amĂ©ricain, dĂ©crit:
« They flew like a saucer would if you skipped it across the water »
« Ils volaient comme une soucoupe que lâon ferait ricocher sur lâeau ».
Ce que la presse reprendra en parlant de Flying Saucers, le problĂšme Ă©tant quâil parlait du dĂ©placement de ces formes et non de leurs formes elles-mĂȘmes quâil approchait plutĂŽt dâun croissant ou dâun delta. Ă partir de lĂ , câest une vĂ©ritable Ă©pidĂ©mie qui sâempare du monde, notamment des USA oĂč on recense un nombre de plus en plus important dâobservations dâUFO (Unknow Flying Object). En France, cette fascination sâincarnera dans un livre fourre-tout, Le Matin des Magiciens de Pauwels et Bergier, puis dans la revue PlanĂštes qui permettra aux deux auteurs et Ă leurs collaborateurs de promouvoir dans toute lâEurope une vision plus fantastique de lâhistoire et de lâimaginaire, mais aussi de faire dĂ©couvrir au grand public des auteurs comme Lovecraft ou Borges. Comme Joe Rogan, la Revue PlanĂšte choisit toujours la version la plus excitante de lâhistoire, mĂȘme si ce nâest pas la plus plausible. lâobjectif Ă©tant de remplir les âtrousâ du contenu le plus enthousiasmant.
DĂšs 1958, Carl Jung sâinterroge sur les soucoupes. Non pas tant Ă leur rĂ©alitĂ© quâĂ ce quâelles racontent. Dans Un mythe moderne : des objets qui sont vus dans le ciel, il cherche Ă nommer ce qui anime son fameux âinconscient collectifâ autour de cet objet particulier. Il sâintĂ©resse Ă cette forme si particuliĂšre Ă cet aspect streamline et supĂ©rieur qui fascinera aussi Roland Barthes dans ses Mythologies. On pourrait ainsi sâamuser Ă voir dans ces formes ovoĂŻdes une variante lointaine de lâĆil divin qui apparaĂźt dans les images autour du XVIIe siĂšcle associĂ© au triangle et venant lui aussi nourrir tout un imaginaire complotiste puisquâon le retrouve Ă©galement sur le billet de 1 dollar. De maniĂšre assez significative, cet Ćil sâest ensuite muĂ© en Ćil de la loi: la surveillance policiĂšre remplaçant lâomniscience divine, la sauvetĂ© se voyant remplacĂ©e par la sĂ©curitĂ©. Pour les plus curieux, Michael Stolleis a consacrĂ© un essai Ă cette mĂ©taphore de lâĆil de la loi.
Dans les images du Moyen Ăge, câest une autre forme ovoĂŻde qui sâautonomise curieusement. La plaie du Christ quitte le flan du crucifiĂ© pour apparaitre seule dans certains manuscrits, comme une mandorle flottante offerte au regard et parfois aux lĂšvres du lecteur qui pouvait ainsi partager intimement les souffrances du Christ (la plaie se voulant Ă lâĂ©chelle de la blessure rĂ©elle). Bien entendu, lâovoĂŻde souvent tournĂ© Ă la verticale Ă©voque plus lâĆil de Sauron quâun OVNI, mais on pourrait sâamuser Ă la relier Ă un autre mystĂšre de la Renaissance, lâendroit secret Ă©voquĂ© dans la derniĂšre newsletter (#9đ©ââ€ïžâđš), la vĂ©ritĂ© inquiĂ©tante dont la vision rend fou: le sexe fĂ©minin (eh oui, la plaie du Christ est aussi comme un vagin parce que le Christ est comme une mĂšre qui aurait engendrĂ© non pas des enfants, mais lâĂ©glise; comme Ăve nĂ©e du flanc dâAdam, de sa cĂŽte, car ce sexe du Christ nâest absolument pas situĂ© en bas [beurk], mais placĂ© en haut [cool] ).
Pour emprunter les mots (et les choses) de Michel Foucault:
JusquâĂ la fin du XVIe siĂšcle, la ressemblance a jouĂ© un rĂŽle bĂątisseur dans le savoir de la culture occidentale. Câest elle qui a conduit pour une grande part lâexĂ©gĂšse et lâinterprĂ©tation des textes: câest elle qui a organisĂ© le jeu des symboles, permis la connaissance des choses visibles et invisibles, guidĂ© lâart de les reprĂ©senter. Le monde sâenroulait sur lui-mĂȘme: la terre rĂ©pĂ©tant le ciel, les visages se mirant dans les Ă©toiles, et lâherbe enveloppant dans ses tiges les secrets qui servaient Ă lâhomme. La peinture imitait lâespace. Et la reprĂ©sentation - quâelle fĂ»t fĂȘte ou savoir - se donnait comme rĂ©pĂ©tition: théùtre de la vie ou miroir du monde, câĂ©tait lĂ le titre de tout langage, sa maniĂšre de sâannoncer et de formuler son droit Ă parler
Plus largement, on pourrait aussi se demander quel rapport la Renaissance entretien avec le savoir, la connaissance et ses limites, thĂšme central de lâUfologie hantĂ©e par lâidĂ©e dâune vĂ©ritĂ© cachĂ©e, dâun savoir populaire qui pourrait approcher les vĂ©ritĂ©s les plus secrĂštes, Ă lâimage du meme IQ Bell Curve qui montre, Ă lâaide de courbes âscientifiquesâ, que lâidiot et le savant partage un savoir que la masse moyenne ignore.
Ă la Renaissance, on entretient un rapport particulier aux phĂ©nomĂšnes fantastiques. Pour toute chose,lâexplication est toute trouvĂ©e: il sâagit de signe divin Ă interprĂ©ter. Qui plus est:
Ne cherche pas à savoir les choses élevées, mais éprouve de la crainte.
Nous dit lâĂ©pĂźtre au Romain
(encore une histoire dâerreur de traduction: Saint-JĂ©rĂŽme, parfois un peu trop littĂ©ral, transforme un passage de lâĂ©pitre au romain disant âáœÏηλοÏÏáœčΜΔÎč, áŒÎ»Î»áœ° ÏÎżÎČοῊâ Ne tâabandonne pas Ă lâorgueil, mais crainsâ quâil formule en latin Noli altum sapere sed time, Ne cherche pas Ă savoir les choses Ă©levĂ©es, mais Ă©prouve de la crainte, si vous voulez en savoir plus sur cette formule et son devenir, un gĂ©nial texte de Carlo Ginzburg traite de ce sujet.)
Quâon pourrait complĂ©ter par une formule attribuĂ©e Ă Socrate quâon retrouve dans de nombreux livres dâemblĂšmes et mĂȘme chez Erasme
Quae supra nos, ea nihil ad nos
Ce qui est au dessus de nous, nous ne devons pas nous en occuper.
Cette formule accompagnĂ©e parfois de lâimage dâIcare se brĂ»lant les ailes; Icare qui deviendra dans le siĂšcle suivant, au contraire, une figure hĂ©roĂŻque de la conquĂȘte de savoirs nouveaux.
Pourtant on devine dans lâimage de DĂŒrer ou dans la comĂšte de Giotto une volontĂ© descriptive, une certaine fascination. Dâailleurs, avec le dĂ©veloppement de lâimprimerie se multiplient les recueils de miracles et de choses fantastiques (toujours recouvert dâun verni thĂ©ologique, attention).
La prĂ©fĂ©rĂ©e des UFOLOGUES câest Ă©videmment lâhistoire des soucoupes volantes Lyonnaise de 812 Ă©voquĂ©e par lâarchevĂȘque Agobard: la foule aurait amenĂ© trois hommes et une femme, des tempestaires tombĂ©s de vaisseaux aĂ©riens venus de Magonia.
Fin XIIe, dĂ©but XIII, les choses miraculeuses, res mira, fascinent les milieux princiers et aristocratiques comme en tĂ©moigne les passages du Divertissement ImpĂ©rial de Gervais de Tilbury que la postĂ©ritĂ© a retenus Ă©voquant un navire volant en Grande-Bretagne. On se dĂ©lecte Ă La Renaissance de phĂ©nomĂšnes miraculeux en tout genre comme lâatteste la fameuse gravure de DĂŒrer du Pourceau monstrueux de Landser. Dans Un Mythe Moderne, Jung rapporte ainsi ce passage de Gazette de BĂąle (1566)
Ă lâheure du lever du soleil, on a vu dans lâair beaucoup de grosses boules noires qui se dirigeaient Ă grande vitesse vers le soleil, puis qui firent demi-tour, sâentrechoquant les unes les autres comme si elles menaient un combat, un grand nombre dâentre elles devinrent rouges et ignĂ©es, par la suite elles se consumĂšrent et sâĂ©teignirent
Avec une gravure assez cool.
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Cependant, la figure de lâUfologue rime souvent avec une pensĂ©e Ă contre-courant qui veut sâopposer Ă une doctrine ambiante et penser par soi-mĂȘme; Ă tous ceux qui nâont pas peur de âsâoccuper des choses Ă©levĂ©esâ (voire qui aimeraient retrouver un peu de magie). Cette dĂ©fiance est incarnĂ©e par diffĂ©rents personnages de la Renaissance, jâaimerai ici en Ă©voquer deux: Menocchio et Athanasius Kircher.
Menocchio est la figure centrale du livre Le fromage et les vers de Carlo Ginzburg. En 1583, ce meunier du Frioul dĂ©ploie durant son interrogatoire, la cosmologie quâil sâest forgĂ©e et quâil ne rĂ©siste pas Ă partager avec les inquisiteurs, quâon imagine mĂ©dusĂ©s:
Tout Ă©tait un chaos câest-Ă -dire que terre, air, eau et feu Ă©taient confondus ; et ce le volume, en Ă©voluant, constitua une masse, Ă peu prĂšs comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formĂšrent des anges et [âŠ] parmi ce nombre dâanges il y avait encore Dieu
LibĂ©rĂ© sous condition en 1586, Menochio est de nouveau emprisonnĂ© et brĂ»lĂ© autour de 1599 : il ne pouvait sâempĂȘcher de rĂ©pĂ©ter et de discuter ses thĂ©ories dans les environs, ça câest su.
Ce rĂ©cit, fondateur de ce quâon appellera la micro-histoire, dĂ©voile Ă travers un cas singulier ce qui se dĂ©roule aux marges de lâHistoire et comment un meunier, pas fauchĂ©, mais pas riche non plus, pouvait alors avoir accĂšs Ă diffĂ©rents ouvrages, peut-ĂȘtre mĂȘme au Coran, et a pu dĂ©velopper au fil des annĂ©es toute une thĂ©orie quâil a pu discuter et dĂ©ployer avec dâautres âhĂ©rĂ©tiquesâ. InfluencĂ© par les anabaptistes ou la RĂ©forme voire le catharisme, il sâest nĂ©anmoins forgĂ© une cosmogonie tout Ă lui, bricolĂ©e au fil des annĂ©es et (on peut lâimaginer) des discussions avec dâautres Ă©clairĂ©s. LâĂ©mergence dâune pensĂ©e comme la sienne est intimement liĂ©e Ă la diffusion des savoirs offerte par lâimprimerie et aux bouleversements mĂ©fiants quâimplique la RĂ©forme.
âQuâest-ce que tu crois, les inquisiteurs ne veulent pas que nous sachions ce quâils saventâ confie-t-il Ă un habitant de son village aprĂšs sa premiĂšre condamnation.
Fait symptomatique, câest aussi un livre de voyage fantastique, le rĂ©cit de Sir John Mandeville, qui offre Ă Menocchio lâoccasion de se dĂ©centrer en pensĂ©e (ce rĂ©cit est partagĂ© entre une description de la Terre Sainte et un voyage en Orient trĂšs largement imaginaire). Comme Montaigne, comme les penseurs des LumiĂšres qui seront nourris de rĂ©cits, cette fois avĂ©rĂ©s, des sociĂ©tĂ©s en AmĂ©rique, Menocchio trouve dans ces civilisations âalienâ une fenĂȘtre pour dĂ©centrer un peu sa vision du monde. Le Fromage et les vers est un texte accessible et plaisant Ă lire, maintenant Ă©ditĂ© en poche, nâhĂ©sitez pas Ă y jeter un Ćil (et hop, ci-dessous, retrouvez un Ă©pisode du podcast Parole dâhistoire sur le sujet).
Cet appĂ©tit du savoir, on le retrouve aussi chez un JĂ©suite arrivĂ© trop tard, dernier avatar dâune pensĂ©e en passe de devenir dĂ©passĂ©e, Athanasius Kircher dont les thĂ©ories holistiques le mirent, Ă la fin de sa vie, au ban dâun monde scientifique de plus en plus spĂ©cialisĂ©. Les sirĂšnes, les griffons, lâastrologie ou lâhistoricitĂ© de lâAncien Testament Ă©taient pour lui de lâordre de la certitude quâil fallait soutenir scientifiquement. Il rĂ©digea 3000 pages sur les hiĂ©roglyphes que la dĂ©couverte de la pierre de Rosette rĂ©duisit Ă nĂ©ant. AprĂšs avoir entendu un concert de trois luthistes, Il Ă©crivit un livre sur son voyage extatique vers les sphĂšres des planĂštes (jâai dĂ©jĂ trop Ă©crit, donc je ne ferai pas le parallĂšle abduction par des aliens/envolĂ©s extatiques des saint.e.s vers des temples Ă©clatants, MAIS je signalerai lâexistence de lâĂ©tiquette âpied seulâ pour les pieds tout seul, notamment ceux du Christ en pleine ascension/abduction)
Kircher rĂȘvait dâaller en Chine, il fit une demande en 1630 qui lui fut refusĂ©e; faute de voyage rĂ©el, il sâappuya donc sur les rĂ©cits des missionnaires mis bout Ă bout et son esprit dĂ©bordant dâidĂ©es. En 1635, il arrive Ă Rome oĂč il est nommĂ© au collĂšge romain, il y reste jusquâĂ sa mort y menant ses recherches avec de nombreuses facilitĂ©s et ne voyageant plus aprĂšs 1638. DYOR
BourrĂ©e de syncrĂ©tismes, sa dĂ©marche fascine aussi pour les nombreuses gravures quâelle a engendrĂ©es. Quâil sâagisse de ses savantes mesures pour Ă©valuer la taille de lâarche de NoĂ© (notez les serpents enfermĂ©s dans la cale), son super schĂ©ma pour montrer que la tour de Babel nâaurait PAS pu atteindre la lune, cette dĂ©esse proche de la Grande MĂšre quâil rapproche dâIsis ou de CybĂšle et qui se tient sur un lotus avec un flow bouddhique incroyable ou ce super schĂ©ma qui montre comment faire des statues parlantes en captant le son de la rue, sans oublier sa sympathique carte des feux souterrains (oui, il Ă©tait de la team âplanĂšte creuseâ).
Ă lâimage dâun Jung, il a cherchĂ© toute sa vie Ă tracer des liens entre les croyances, voire de sâapprocher de la tradition primordiale qui lie toutes les religions entre elles. Contrairement Ă Menocchio, il nâest pas exĂ©cutĂ© et meurt Ă Rome en 1680; je vous laisse deviner oĂč chacun trouverait sa place dans la fameuse IQ curb.
Comme le disait ce bon vieux HermĂšs TrismĂ©giste (alchimiste mythique qui a Ă©crit la Tablette dâĂ©meraude et aurait Ă©tĂ© le contemporain de MoĂŻse [en fait non])
« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »
Merci de mâavoir lu jusquâau bout, jâĂ©tais trĂšs excitĂ© par ce thĂšme je me suis laissĂ© un peu emporter. Je sens quâil y aurait encore plein de maniĂšre de lâĂ©tendre. Mais la prochaine fois je vous parlerai plutĂŽt du savoir qui dĂ©borde les cerveaux, une infolettre plus courte promis, qui parlera de âtĂȘtes pensantesâ suite Ă la lecture dâun stimulant ouvrage de Jean-François Bert & JĂ©rĂŽme Lamy, on en recause la prochaine fois.
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Bibliographie
Barthes, Roland. Mythologies. Paris, Ăditions du Seuil, 1957.
Damisch, Hubert. ThĂ©orie du nuage. Pour une histoire de la peinture. Paris : Ăditions du Seuil, 1972.
Foucault, Michel. Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Paris, Gallimard, 1966.
Ginzburg, Carlo. Le fromage et les vers. Lâunivers dâun meunier du XVIá” siĂšcle. Trad. Monique Aymard. Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1980 [Ă©d. orig. 1976].
Ginzburg, Carlo. Mythe, emblÚme, trace. Morphologie et histoire. Trad. Jean-Yves Erhel. Paris, Flammarion, coll. « BibliothÚque des sciences humaines », 1989.
Godwin, Joscelyn, Athanasius Kircher, trad. Sylvain Matton, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1980.
Golsenne, Thomas. Carlo Crivelli et le matérialisme mystique du Quattrocento. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017.
Jung, Carl Gustav. Un mythe moderne. Des choses que lâon voit dans le ciel. Trad. Roland Cahen. Paris, Buchet/Chastel, 1958.
Stolleis, Michael. LâĆil de la loi : histoire dâune mĂ©taphore. Trad. Olivier Mannoni. Paris, Ăditions du Seuil, 2014.

