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Un motif rĂ©current du cinĂ©ma dâAlain Guiraudie, lâun des rĂ©alisateurs français les plus stimulants de notre Ă©poque, câest les relations entre personnages dâĂąges divers. Chez Guiraudie, les jeunes aiment les vieux et les vieux aiment les jeunes, avec la douceur qui caractĂ©rise les relations en tout genres dans ses films (sauf quand il y a des meurtres). Ce jeu, sincĂšre chez Guiraudie, vient bousculer nos valeurs avec simplicitĂ©, leur dĂ©placement y devient une Ă©vidence. Ă un autre bout du spectre, on peut lire chez Michel Houellebecq parmi mille affirmations Ă lâemporte-piĂšce
La diffĂ©rence dâĂąge Ă©tait le dernier tabou, lâultime limite, dâautant plus forte quâelle restait la derniĂšre, et quâelle avait remplacĂ© toutes les autres.
Dans le mĂȘme temps, en 184 avant notre Ăšre, Plautus a dĂ©jĂ Ă©crit quatre comĂ©dies parlant de vieux monsieur faisant la cour Ă des jeunes femmes. Ă sa suite on trouvera Hrotsvita de Gandersheim, poĂ©tesse du dixiĂšme siĂšcle, Boccace, Chaucer ou mĂȘme Shakespeare. Câest Ă ce grand tour dâhorizon quâinvite le livre, que jâai traduit ces derniĂšres annĂ©es et fabriquĂ© cet Ă©tĂ©. Vous pouvez lâacquĂ©rir Ă ce lien.
Sâil mâa fascinĂ©, au-delĂ de son vaste catalogue dâimages de couples inĂ©gaux Ă la renaissance, câest quâĂ la maniĂšre des visual studies, le texte dâAlison G. Stewart vient questionner ce que nous racontent toutes ces images de maĂźtresses manipulatrices ou de jeune homme sĂ©ducteur pendus Ă la bourse des vieux.
La fascination quâexerce le couple prĂ©sidentiel tĂ©moigne du caractĂšre inhabituel de ce genre de configuration (y compris dans les images de la Renaissance oĂč le plus souvent câest lâhomme qui est vieux et la femme jeune) et lâimaginaire de la jeune femme sĂ©duisant un vieux riche a encore de beaux jours devant lui. Jâen ai jouĂ© dans mes derniers posts Instagram sur le sujet. Une Ă©tude de 2018, souvent rĂ©pĂ©tĂ©e et sâappuyant sur les applications de rencontre et leurs ânotes de dĂ©sirabilitĂ©â tĂ©moignait du fait que, quantitativement, dans les quatre villes Ă©tatsuniennes Ă©tudiĂ©es et chez les couples hĂ©tĂ©rosexuels, les femmes Ă©taient moins dĂ©sirĂ©es en vieillissant tandis que les hommes atteignaient un pic de dĂ©sirabilitĂ© Ă 50 ans. Plus largement on peut lire chez Marie Bergström:
âDans la majoritĂ© des couples hĂ©tĂ©rosexuels, lâhomme est plus ĂągĂ© que la femme. Ce fait est Ă©tonnamment constant Ă travers le temps et les continents : dans la quasi-totalitĂ© des sociĂ©tĂ©s connues lâĂ©poux est en moyenne plus ĂągĂ© que son Ă©pouse, seule change la magnitude du phĂ©nomĂšne.â
De quoi aller titiller les structures fondamentales de Bernard Lahire.
Cela dit, cette fameuse magnitude nous dit aussi quelque chose de cette sociĂ©tĂ©, dans son rapport Ă lâĂąge et aux genres. On pourrait la faire rĂ©sonner Ă cette citation, attribuĂ©e Ă tort Ă Oscar Wilde, qui pourrait accompagner des films comme Anora de Sean Baker, mais certainement pas le cinĂ©ma de Guiraudie:
Everything in the world is about sex, except sex. Sex is about power.
(Ce qui expliquerait pourquoi Freud semble si peu intĂ©ressĂ© par les rĂȘves oĂč il y a effectivement du sexe et pourquoi certains mĂąles comme le loup, lâĂ©crevisse, Patrick SĂ©bastien ou le chimpanzĂ© pratiquent des formes de pseudo-copulations pour assoir et symboliser leur domination [Ă ce sujet on pourra revenir au cheval Ă©jaculateur de Hans Baldung dans lâinfolettre #1] ).
En tout cas, pour lâĂ©poque qui nous occupe (nous y voilĂ ), cette idĂ©e du pouvoir au cĆur des relations sexuelles, particuliĂšrement de lâargent, hante la plupart des images de ce quâon appelle les âCouples InĂ©gauxâ.
Le Pouvoir des femmes donc. LâinquiĂ©tant pouvoir des femmes sâimage dans de nombreux exemples bibliques ou mythologiques, des hĂ©roĂŻnes comme Judith qui sauve son peuple en tranchant la tĂȘte dâHoloferne quâon confond souvent avec la mauvaise fille de HĂ©rodiade qui demandera la dĂ©collation de saint Jean-Baptiste, Dalila qui rase la tĂȘte de Samson, le calvitiant et lui enlevant tout pouvoir, la reine de Saba poussant le noble roi Salomon Ă lâidolĂątrie ou, moins biblique, la lĂ©gende fameuse dĂšs le treiziĂšme siĂšcle de la belle Phyllis qui humilie le sage Aristote et finit par le convaincre de se laisser chevaucher, sans oublier le poĂšte Virgile piĂ©gĂ© par une femme dans un panier sous sa fenĂȘtre et moquĂ© par toute la ville. TrĂšs reprĂ©sentĂ©es en gravure, art populaire Ă la circulation plus vaste, ces sujets tĂ©moignent dâune inquiĂ©tude grandissante face aux femmes, filles dâEve, mais elles sont aussi lâoccasion de rejouer un topos familier qui se fait plus discret Ă la Renaissance, tout en persistant: lâidĂ©e du monde inversĂ©. Des exemples renversĂ©s, peut-ĂȘtre pour mieux entĂ©riner le monde tel quâil va ou pour la simple jouissance carnavalesque. Il persiste Ă la Renaissance dans les histoires de lapins chasseurs, les poissons avec des pieds ou dans les images de femmes portant la culotte.
Ces images sont parfois porteuses dâune ambiguĂŻtĂ©, certaines femmes sont des hĂ©roĂŻnes bibliques, dâautres peuvent paraitre des sĂ©ductrices autant que des victimes comme la pauvre BethsabĂ©e matĂ©e par le concupiscent roi David. La mĂȘme question peut se poser pour les images Ă©tudiĂ©es dans notre livre; certaines sont dĂ©jĂ sur la musĂ©e associĂ© Ă un extrait de lâĂloge de la Folie oĂč Ărasme disserte sur les diffĂ©rences dâĂąge et la volontĂ© de paraitre plus jeune quâon ne lâest, par exemple en âsâĂ©pilant Ă lâendroit secretâ. On en a dĂ©jĂ croisĂ© un exemple avec lâimage dâun vieil homme et dâune femme tenant une Ă©trille dans lâinfolettre #6.
Prenons le couple inĂ©gal peint par Hans Baldung Grien, grand peintre; peut-ĂȘtre encore plus grande Ă©tait son angoisse face aux femmes (on lâa dĂ©jĂ Ă©voquĂ© dans lâinfolettre #1). Le fait quâil sâagisse dâune peinture nous Ă©loigne peut-ĂȘtre de lâaspect populaire et premier degrĂ© des gravures: cette image est plus ambiguĂ«. La femme est comme absente, le regard dans le vide tandis quâelle rĂ©cupĂšre des piĂšces dans sa robe comme une courtisane (et certaines DanaĂ© peintes comme des courtisane justement). Elle paraĂźt pĂ©trifiĂ©e face Ă son compagnon agitĂ©, les cheveux en bataille lâenlaçant curieusement. Cette distance, on la retrouve dans un rare exemple italien: le couple de Jacopo de Barbari. Cette fois, câest carrĂ©ment la mĂ©lancolie qui sâinvite dans lâĂ©quation, la posture typique de la femme comme la couronne de feuilles (une plante humide Ă associĂ© Ă la mĂ©lancolie ?). Signe des temps, mon libraire a presque Ă©tĂ© tentĂ© par une lecture incestueuse de ce duo bizarre avec des traits semblables, lâoccasion de nommer une des sources du tabou autour des grandes diffĂ©rences dâĂąge, mais aussi un rappel quâon regarde toujours ces images de notre temps Ă nous.
Un autre exemple que jâaime beaucoup, plus classique, se trouve chez un peintre qui a commis un paquet de couples mal assortis: Lucas Cranach. Câest ce duo et cette main quasiment subliminale qui laisse Ă penser que la jeune femme tient du bout des doigts un sexe minuscule rappelant celui de Donald Trump dans les rĂ©cents South Park.
Une figure qui sâinvite dans ces images Ă la Renaissance, câest celle du fou et son bonnet qui vient souligner la farce qui se joue devant nous, parfois complice comme chez Quentin Metsys, on le retrouve dans une gravure bien remplie. Dans cette image on montre un triangle amoureux, puisque la jeune femme, nue, reverse lâargent Ă un jeune complice masculin, sous le regard dâun squelette menaçant et dâun fou faisant dâune main un geste qui nous est dĂ©sormais familier đ€ (infolettre #2). On notera enfin un paquet de chaussures sur le sol (?) et au-dessus du lit, une image, celle dâune femme tenant la tĂȘte tranchĂ©e dâun homme, probablement Judith puisquâelle tient sa propre Ă©pĂ©e. LâhĂ©roĂŻne biblique devient ici une figure inquiĂ©tante du pouvoir des femmes.
Maintenant il faudrait peut-ĂȘtre sâoccuper de lâĂ©lĂ©phant dans la piĂšce, oĂč plutĂŽt dans la bible, mĂȘme si contrairement Ă la licorne lâĂ©lĂ©phant nâapparait pas dans la bible (okay Ă part MaccabĂ©es 1.6).
Il y a Ă©videmment foule de couples inĂ©gaux dans lâAncien Testament et dans les images quâen font les artistes de la Renaissance. Le vieux Loth qui se fait abuser par ses propres filles aprĂšs la destruction de Sodome et Gomorrhe (mais câest pour prolonger la lignĂ©e de la tribu aussi), Abraham qui couche avec sa servante Agar parce que sa femme est trop ĂągĂ©e pour enfanter (non, mais vraiment câest important la lignĂ©e de la tribu), autant dâexemples oĂč un vieux couche avec une jeune femme, femmes qui se retrouveront invariablement traitĂ© comme des tentatrices dans nos images. Une seule semble Ă©chapper Ă ce traitement. La maman parmi les putains, celle qui sauve toutes les autres. Je parle bien sĂ»r de la Vierge Marie qui, rappelons-le, Ă©pouse Joseph aprĂšs un miracle oĂč la bĂąton de Joseph fleurit dans une assemblĂ©e, le dĂ©signant apte, malgrĂ© son vieil Ăąge et ses rĂ©ticences, Ă Ă©pouser Marie qui doit avoir 12-14 ans si on se fie au protoĂ©vangile de Jacques. Dans les peintures, Joseph la verge en fleur est entourĂ©e des autres prĂ©tendants dĂ©goĂ»tĂ©s qui cassent leurs baguettes.
Joseph qui, comme de nombreux vieux dans les histoires de couples inĂ©gaux, est fait cocu, avec la lĂ©gĂšre nuance que câest Dieu le pĂšre. Il est souvent prĂ©sentĂ© dans les images dans des postures peu avantageuses, avec une calvitie, une barbe que JĂ©sus parfois tire, Ă quatre pattes soufflant sur le feu, prĂ©parant Ă manger, picolant, roupillant, ou sĂ©chant ses propres culottes pour faire des langes au petit. Il y avait mĂȘme une relique des culottes de Joseph dans la cathĂ©drale dâAix la Chapelle (en Allemagne) au moins Ă partir de 1238. Relique qui a gĂ©nĂ©rĂ© des blagues sur le fait quâil avait perdu sa culotte; on se souviendra de lâimage plus tardive du combat pour la culotte. Joseph nâest pas le plus Ă©clairĂ©, câest peut-ĂȘtre pour ça quâil tient souvent une bougie. Il a besoin dâun substitut pour voir. Il est un peu falot, mais en mĂȘme temps câest une figure de pĂšre attentionnĂ© et Ă ce titre un modĂšle dans un monde oĂč Ă©lever un enfant ne devait pas ĂȘtre une sinĂ©cure. Si on fait attention, il y a mĂȘme parfois des analogies formelles entre lâĂąne dans la crĂšche et Joseph. Tout ceci gonflant passablement le prĂ©dicateur Jean Gerson qui finira par produire un texte pour dire que Joseph Ă©tait super et quâon devrait lâadorer un peu plus au lieu dâĂȘtre obsĂ©dĂ© par Marie.
Tout ce que je dis lĂ , je le tiens dâun texte passionnant sur la figure de Joseph qui navigue entre la satire et le sacrĂ©e. Parce quâentre la fin du Moyen-Ăge et la Renaissance, les croyants ont ce super-pouvoir qui devrait nous inspirer dans notre culture post-ironique: ils peuvent Ă la fois rire dâun personnage et le voir comme un saint. Jâavais ressenti le mĂȘme genre de trouble en lisant les premiers textes dâAlan Moore sur la magie, chargĂ© dâautodĂ©rision et de distance humoristique british, tout en affichant une sincĂšre implication en la matiĂšre.
Ă certains Ă©gards, Joseph incarne une forme de masculinitĂ© diffĂ©rente des lourds chevaliers que beaucoup aiment imaginer Ă cette Ă©poque. Les images de la Renaissance vont rarement dans ce sens : les hĂ©ros sont des martyrs, les bourreaux portent des braguettes et des chausses Ă rayures colorĂ©es. Ce qui se rapprochera le plus du superhĂ©ros contemporain ce sera un saint Georges, Christophe ou Michel et mĂȘme ces derniers correspondent rarement Ă cet idĂ©al. de virilitĂ©.
Paradoxalement, câest aussi un sentiment de fragilitĂ© qui Ă©mane des peintures de couples inĂ©gaux, oĂč la moquerie cohabite avec le voyeurisme et le jugement. On y dĂ©cĂšle le fameux male-gaze dĂ©jĂ Ă©voquĂ© en 1400 par Christine de Pisan
Mais se femmes eussent les livres fait
Je sçay de vray quâautrement fust du fait,
Car bien scevent quâa tort sont encoulpĂ©es,
Si ne sont pas a droit les pars coupées,
Car les plus fors prenent la plus grant part.
Et le meilleur pour soy qui piĂšces part.
Le dĂ©clin de lâamour courtois laisse place Ă un rapport plus terre Ă terre Ă lâamour et si la marchandisation du couple nâa rien de neuf, elle prend un nouveau tour en lien avec de nouvelles formes de mobilitĂ©s sociales et on dĂ©couvre aussi Ă travers ces images comme ces bouleversements sont assimilĂ©s. Encore une fois lâhumour y a sa place, on peut aussi en juger en chanson avec ce morceau parlant de triangle amoureux avec un vieux mari. On le voit Ă©crit sur une partition dâune peinture de Marie-Madeleine avant sa pĂ©nitence et on peut lâĂ©couter Ă ce lien (je vous invite Ă lire les paroles retranscrites en dessous).
Si vous voulez en savoir plus sur lâhistorique des couples inĂ©gaux et ce quâils nous racontent sur lâEurope du Nord du XVe siĂšcle, je ne peux que vous encourager Ă dĂ©couvrir le livre dâAlison G. Stewart.
Sâil vous intĂ©resse, sachez que je compte faire un lancement Ă Lyon le 25 novembre Ă la librairie Ouvrir lâĆil (19h30) et Ă Paris un peu plus tard (je tĂąche de vous tenir au courant dĂšs que jâai une date et un lieu). Pour les plus impatients, vous pouvez aussi lâacquĂ©rir Ă ce lien en compagnie des nos deux prĂ©cĂ©dents ouvrages, puisque nous avons fondĂ© avec mon camarade imprimeur, une petite maison dâĂ©dition.
Ă la prochaine, on parlera des OVNI que les ufologues voient dans les peintures đœ


