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Quelques infos avant de rentrer dans le vif du sujet: jâai imprimĂ© un nouveau livre en ArdĂšche, ma traduction du texte dâAlison G Stewart sur les Couples InĂ©gaux. Maintenant quâon a trois livres il est temps de faire une maison dâĂ©dition, non ? Vous pouvez dĂ©couvrir le processus dâimpression Ă ce lien et je vous tiendrai au courant dâun Ă©ventuel lancement Ă Paris et/ou Ă Lyon.
Cet Ă©tĂ©, je me suis encore beaucoup occupĂ© de plantes: jâai pu consulter le Botanical Garden of Renaissance de Mireille dâAncona Ă la bibliothĂšque de lâINHA. On a aussi bien avancĂ© le poster avec toutes les Ă©tiquettes de la musĂ©e classĂ©es, il pourrait peut-ĂȘtre servir de contrepartie Ă un financement participatif bis pour enfin dĂ©velopper une recherche avancĂ©e ?
Ă suivre.
Disclaimer: des esprits chagrins argueront que le texte qui suit nâest quâune argutie visant pour lâauteur Ă se dĂ©douaner dâun lapsus malheureux opĂ©rĂ© pendant lâenterrement de son grand-pĂšre, oĂč, devant lâassemblĂ©, il remplaça le mot chrĂ©tien par crĂ©tin. On leur rĂ©torquera quâutiliser le mot âargutieâ est en soi sacrĂ©ment argutique et que la question des ressorts psychanalytiques de cette newsletter a Ă©tĂ© dĂ©finitivement Ă©vacuĂ©e dans lâinfolettre #1.
Dans de nombreuses toiles, se tiennent, comme en embuscade, des vigies qui évitent à notre regard de chavirer.
Des pointeurs. đ
Souvent le regard il nous le rendent, parfois on y retrouve les traits du peintre lui-mĂȘme nous disant presque dâaller voir ailleurs sâil nây serait pas aussi. Pourtant il nous donne ainsi un ordre dans le dĂ©sordre de la toile, il nous indique Ă quoi notre regard devrait porter attention.
Regardez ici đ BĂ©bĂ© JĂ©sus, le voici
Saint Baptiste dĂ©jĂ nous lâannonce dans son phylactĂšre fameux:
đEcce Agnus Deiđ
(voilĂ lâagneau de Dieu)
voilĂ celui qui me suivra, âCeci tuera celaâ. Lâermite du dĂ©sert remplacĂ© par la religion consacrĂ©e, la pierre sur laquelle Pierre devra la bĂątir. Jean-Baptiste pouvant incarner une relation plus Ă©sotĂ©rique avec la divinitĂ©, comme le sera le Khizr, lâhomme vert ou le verdoyant qui croise MoĂŻse dans la sourate de la Caverne et tient une grande place dans le soufisme (inquiet de ce parallĂšle, jâai pu me rassurer en voyant que les poĂštes armĂ©niens, AĆĄuĆs/ĂĆıqs avaient dĂ©jĂ pratiquĂ© cette confusion).
Souvent Jean-Baptiste, le prĂ©curseur, pointe. Il nous invite Ă regarder, mais dĂ©membrĂ© par le temps son doigt pointe bien souvent un hors champ du tableau, un espace qui nâa de sens que pour nous, visiteur post-moderne fĂ©ru de quatriĂšme mur Ă briser. On se plait Ă imaginer que le tableau pointe notre existence Ă nous, comme le Joker sâadressant Ă son lecteur. Ce qui sâen rapproche peut-ĂȘtre le plus, câest ce que je classe pour le moment sous lâappellation âvise devantâ, les images oĂč un personnage nous vise, inquiĂ©tant comme le train en gare de la Ciotta ou une photo de William Klein, de nos jours on pense Ă©videmment Ă lâaffiche oĂč Oncle Sam claironne I Want You (dont le blog DâAndrĂ© Gunthert offre une passionnante gĂ©nĂ©alogie), mais ce genre de mĂ©canique communicationnelle est assez loin de nos artistes et je nâai pour le moment trouvĂ© quâun seul doigt pointĂ© vers le regardeur; chez lâorfĂšvre dĂ©bordant Jean Duvet, dans un jugement de Salomon oĂč il apparait dâavantage comme une performance graphique, un savant raccourci, que comme une incitation fĂ©roce.
Ce que le regardeur renaissant connaĂźt en revanche aussi bien que nous, câest la relation intime avec les figures. Leurs incarnations en image puis dans les images. On lâa dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, Jean-Baptiste pointe parfois en usant du geste des cornes. Pour protĂ©ger peut-ĂȘtre lâagneau de Dieu en question ou, au contraire, en fin rhĂ©toricien, pour nous Ă©blouir. On se souvient des paroles de Quintilien dans lâinfolettre 2. Jean-Baptiste devient la figure relais par excellence, maĂźtre-disciple, il nous invite Ă sortir du bois.
Parfois aussi il pointe du pouce. Ce fameux geste qui intrigua tant Daniel Arasse dans son Ă©mission sur lâange auto-stoppeur. Il y Ă©voque une peinture dâAmbrogio Lorenzetti oĂč lâange pointe du pouce en arriĂšre. Un espace ailleurs, peut-ĂȘtre en dehors du tableau. Ce geste on le retrouve chez Pietro Lorenzetti, le frĂšre dâAmbrogio, dans la main de Jean-Baptiste, qui comme un auto-stoppeur attend dans son cadre au Norton Simon Museum Ă Pasadena de retrouver ses camarades du Polyptyque des Carmes autrefois Ă Sienne. A moins quâil ne soit pris en stop par la chrĂ©tientĂ© Ă©mergente qui lâarrache Ă son dessert de sauterelle et Ă laquelle il rappelle ce qui la prĂ©cĂšde: lâAncien Testament au bout du pouce. Pour les plus gourmands, on retrouvera mĂȘme un Jean-Baptiste faisant dâune main le geste des cornes et de lâautre pointant du pouce lâagneau de Dieu. Dans la prĂ©dication peinte par Giovanni di Paolo avec ses champs Ă©talĂ©s et gĂ©omĂ©triques, Mondrian ou CĂ©zanne rodent dans ses toiles oĂč la nature semble sâĂȘtre accordĂ©e aux dallages que je mâaventure souvent Ă chasser.
Et puis il y a un autre grand pointeur, peut-ĂȘtre le plus grand, puisque sa maigre production, une vingtaine dâĆuvres, contient de nombreuses augurences de ce geste annonceur et bien souvent dans la main du prĂ©curseur, une figure qui lui Ă©tait chĂšre. Je parle de LĂ©onard de Vinci et, notamment, de son Jean-Baptiste pointant mystĂ©rieusement vers le ciel dans sa peinture finale, noire comme un Soulages. Dâailleurs chez lui aussi, le Jean-Baptiste vient rimer avec lâannonciation. Dans un tableau connu seulement par des copies, LĂ©onard attribuait le mĂȘme geste Ă lâAnge de lâAnnonciation. On retrouve cette composition dans un dessin Ă©quivoque, lâange incarnĂ©, qui remet entre les mains de lâange Gabriel le doigt qui pointe comme un Ă©cho Ă cette autre Ă©rection qui habite lâimage androgyne.
Ce qui vient dâailleurs, ou dâavant, truc qui transcende le temps comme lâespace.
AprĂšs Jean-Baptiste, il y a un autre Voici, Ecce ;
đEcce Homođ
le voici le voilĂ : lâHomme prĂ©sentĂ© Ă la foule dĂ©chaĂźnĂ©e. Le dindon de la farce reste indĂ©fini entre toutes ces trognes pointeuses et cette humble figure. Une image qui rappelle les foules si chĂšres Ă John Ford ou Hitchock, celles qui ne manquent jamais de lyncher un innocent.
Ce doigt pointe alors comme une injonction. Regarde la lune imbĂ©cile. Concentre-toi donc un peu. Pour le moment jâai trouvĂ© dans mes quelques Ecce Homo: 7 doigts qui pointent, mais aussi 2 pointĂ©s vers le ciel, 1 pointĂ© vers le sol, 1 pointĂ© vers soi-mĂȘme et 2 qui pointe dans leurs propres mains.
Le prestige qui a donnĂ© son titre au film de Christopher Nolan (avec David Bowie en Nicolas Tesla), câest le cĆur de la prestidigitation, câest se jouer de notre attention. Aujourdâhui on pointe sans cesse du doigt, on nâen finit pas de dĂ©tailler la lune, notre attention suit les flĂšches sans cesse alors que lâensemble de la toile vibre. Le Christ est aussi dans le pain sur la table, le peintre sâest aussi reprĂ©sentĂ© dans ce pli de manteau, dans cette gouge ou dans ce reflet troublant, il est mĂȘme dans ce doigt qui pointe, prĂ©cisĂ©ment. Le rĂȘve de lâamusĂ©e câest dâĂȘtre lâidiot qui regarde le doigt, dâĂȘtre Nerval quand il sâexclame pour faire le malin devant Sylvie qui pense au poĂšte Walter Scott en regardant un paysage: âMoi, je tĂąche dâoublier les livresâ.
âMoi jeâ comme ces enfants qui dĂ©rivent sur Caravage dans lâĂ©pisode 1 de Ways of Seeing. Je me dis que ces petits malins verraient aussi que derriĂšre nos pouces levĂ©s, il nây a pas que de la congratulation qui tourne parfois au pointage vers soi, il y a aussi le pouce. Que cet homme qui nous montre sa bague nous demande aussi de nous y arrĂȘter. De faire âpouceâ comme on dit dans les cours de rĂ©crĂ©. Pouce. TĂąchons dâoublier les livres.
Les Lacaniens le savent bien, dans âChrĂ©tienâ, il y a aussi âcrĂ©tinâ. Il y a ces fous saluĂ©s comme des moines, il y a Christine lâadmirable qui monte aux arbres. Si on regarde bien sous le mec que tout le monde pointe, il est assis non seulement sur son cul, mais aussi bien souvent sur un Ăąne. Kiss my Ass comme dirait Shakespeare (on notera en passant que dans cette formule chĂšre aux designers, Keep It Simple Stupid, la question de savoir qui est le âstupidâ persiste)
LâĂ©cologie de lâattention peut aussi se tisser lĂ : dans le temps quâon donne aux images. Ici, je pense dâabord aux grandes regardeureuses, Ă Siri Hustveidt et Ă Francis Ponge. A ceux qui, comme Cocteau, avouent leur secret professionnel: celui de voir dans le moindre Ă©clat de notre monde fracassĂ©, un objet Ă chĂ©rir. A une Ă©poque oĂč le design et le nudge veulent tout solutionner et flĂ©cher notre regard, emprunter aussi de lâĆil les lignes du dĂ©sir.
On en croise beaucoup en Ă©cole dâart, des poĂštes qui ont compris quâaujourdâhui il fallait jouer comme ça, parler de sa liste de courses, voir citer des marques comme rĂ©bellion dĂ©risoire devant une poĂ©sie quâon croit classique et qui ne dĂ©range plus grand monde dans un sens comme dans lâautre. Alors, forcĂ©ment je me mĂ©fie, peut-ĂȘtre quâil faut voir le problĂšme autrement au risque de crouler sous les Ă©pigones qui font de la poĂ©sie des tickets de caisses. Puis il y a ValĂ©rie Rouzeau qui mâattrape par le col et me dit ce quâil y a voir sur son paquet de Petit Beurre.
Thermos de café noir petits lus authentiques
Dans le train pour Clermont qui sâarrĂȘte Ă Nevers
Un petit gars tout seul je lui donne un biscuit
Il connait bien il croque en premier les oreilles
Ce nâest pas Brest ni Nantes
Pourtant il pleut il pleut
et les sapins sont verts la couleur du voyage
Avec le beau gris perle des nuages levés tÎt
Les yeux bleus de lâenfant qui se ferment Ă prĂ©sent
Petit beurre fabriqué avec blé cultivé
pour ĂȘtre encore meilleur câest dit sur lâemballage
En biodiversité comprenant les bordures
Fleuries pour les abeilles et puis les papillons
Tout est parfait comment penser quâon va mourir
On prends pour nous tellement tellement de précautions.
ValĂ©rie Rouzeau, Vrouz, Paris, Ăditions de La Table de Ronde, 2012
Dans le train. Câest important le train. Je me demande pourquoi je nâen ai pas encore Ă©tiquetĂ© dâailleurs. Il compte ici le train, car il est aussi le lieu de lâennui. Un espace pour pratiquer lâarrĂȘt comme les cafĂ©s anciens que loue Jean-François Billeter dans son rĂ©cent Ă voix nue. Il faut sâennuyer pour se plonger dans le paquet de Petit Beurre authentique ou trouver un autoportrait planquĂ© chez Goya. Il faut plonger son regard.
Regarder les choses comme un adepte mĂ©dite sur le Shri yantra. Ce yantra qui invite non pas Ă tout voir, mais Ă Ă©tendre son attention. Partir du petit point rouge central et niveau aprĂšs niveau sans jamais dĂ©tacher son Ćil du point central intĂ©grer les motifs qui entourent notre triangle jaune initial. On peut faire ça pour des raisons spirituelles, ou parce quâon sâest perdu sur des chaines de dĂ©veloppement personnel plus ou moins aiguisĂ©es.
On peut faire ça sur nos Ecce Homo, centrer sur le Christ on Ă©tend petit Ă petit notre attention Ă tous ceux qui lâentourent sans jamais se dĂ©tacher de sa figure. DĂ©couvrir quâil nây a pas de dindon. Que de la farce. Quâon peut tous les voir comme lui et que, comme chez John Ford, la foule va aussi, in fine, Ă©lire Lincoln.
Se concentrer sur le Jean-Baptiste de LĂ©onard dans sa pĂ©nombre de Sfumato et rĂ©aliser peu Ă peu combien il vibre dans son drapĂ© de noir moirĂ©. Comme une flamme dans la nuit. On peut tourner en rond dans la nuit et ĂȘtre dĂ©vorĂ©s par le feu (ce qui, rappelons le, peut faire un joli palindrome en latin et un film de Guy Debord de bon aloi pour les soirĂ©e en famille). NĂ©anmoins, il Ă©claire notre lanterne comme il illumine la nuit du tableau et on se souviendra que dans lâinfolettre #4 on avait vu que Jean-Baptiste, la girouette qui nous pointe vers toutes les directions, est aussi associĂ© Ă la lanterne (qui sâest vite transformĂ©e, dans les toiles, en molĂšne, une plante qui fait des supers torches), Lucerna mundi.
Câest tout pour cette fois.
á(Ë” ÍĄ~ ÍÙÍ ÍĄÂ°Ë”)á
Si vous voulez en savoir plus sur ces histoires de poÚtes arméniens:
Theo M. VAN LINT, âThe Gift of Poetry: Khidr and John the Baptist as Patron Saints of Muslim and Armenian âÄĆĄiqsâaĆĄuĆsâ, in van Ginkel, J.J., Murre-van den Berg, H.L., van Lint, T.M. (eds), Redefining Christian Identity. Cultural Interaction in the Middle East since the Rise of Islam, LeuvenâParisâDudley, MA: Peeters (Orientalia Lovaniensia Analecta 134), 335â378.

