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Fesses dans les miroirs et excrétions en tout genres
Avant toute choses, je dois vous rappeler que le 24 mars, à 19h30, je discuterai avec Maud Pérez-Simon (Maîtresse de Conférences en littérature médiévale) et Delphine Grenet (Doctorante en histoire de l’art médiéval) à la Librairie l’Atelier, 2bis rue Jourdain, autour du livre sur les Couples Inégaux d’Isabelle G. Stewart à 19h30. J’ai eu le plaisir d’échanger il y a peu avec l’autrice dont le travaille irrigue cette lettre sur les fesses dans le miroir et ce qu’il en sort. Vous pouvez acquérir le livre sur place et dans ma boutique.
L’une des étapes pour rejoindre la secte de Raël consistait à regarder son corps et à l’aimer. C’est ce que raconte Brigitte McCann dans son livre Journal d’une infiltrée. Après leur avoir confié un petit miroir, l’instructeur Jean Gary (meilleur nom) explique
— Regardez sous votre sexe de manière à voir votre anus. [...] Votre anus par où la vie passe. Par où les matières qui étaient à l’intérieur de vous-même ont circulé, ont laissé en vous le meilleur d’elles-mêmes. Cette partie est très importante. Pour être totalement en harmonie, il faut aimer toutes les parties de son corps, y compris celle-là. Le dessin de votre anus est magnifique.
Des années après, elle témoigne dans le documentaire Netflix consacré au gourou le malaise et le traumatisme qu’a occasionné ce moment. Il s’agit alors de dépasser une quasi-impossibilité physique: voir ce qu’on ne devrait jamais voir, c’est à partir de ce moment de déconstruction, de dépassement des limites, pour certains traumatique, que Raël façonne ses disciples.
C’est ce geste qu’on retrouve représenté dans une peinture de 1536 du Flamand Maerten van Heemskerck; comble de la chance, le satyre dont l’anus se reflète dans le miroir est justement en train d’exprimer ses sels. Le peintre démontre ainsi sa virtuosité et le regardeur a tout le loisir de voir les deux versants du satyre. Ce détail d’une bacchanale joyeuse est suffisamment remarquable pour être repris dans un dessin quelques années plus tard. On le retrouve même en gravure avec quelques vers latins dénonçant la débauche des foules alcoolisées, soulignant que l’image présente un contre-exemple (ne chiez pas dans les miroirs en public). Peut-être qu’un texte du même tenant apparaissait sur le petit papier dans le coin de la peinture originale. En tout cas, du fait de la petite taille de l’image et de ses reproductions gravées, on estime qu’elle a circulé chez les artistes, on l’aperçoit dans la maison d’un peintre, Paulus de Kempanaer, et plus tard chez un dessinateur amateur, Melchior Wyntgis. A son propos, un artiste nommé Van Mander a écrit qu’il s’agissait d’une des meilleures peintures de Heemskerck depuis son voyage à Rome, appréciant les nus veloutés et bien en chair.
Comme on le dit encore aujourd’hui, on voit que “ça va” pour ce satyre, la matière exprimée semble témoigner d’une bonne santé, bien sûr il faudrait aussi observer ses urines à l’aide d’un urinal afin d’être certain que “tout va bien”. On peut se demander comment de telles images étaient reçues à l’époque, dans un texte sur le sujet Alison G. Stewart cite Walther Hermann Ryff, qui écrit en 1548 dans son Vitruvius Teutsch:
Qui peut prendre plaisir à regarder l’image d’un paysan complètement ivre qui défèque et vomit derrière une clôture ? Une telle répugnance ne peut plaire qu’à quelqu’un d’indécent, qui a l’esprit d’un paysan et que l’on peut à peine qualifier d’humain. À la honte de la peinture, nombreux sont ceux qui, de nos jours, dessinent et peignent des choses aussi inhumaines qui devraient horrifier toute personne sensée. (Forssman ccxxxiv ; traduction de l’autrice).
Témoignant aussi d’un changement de paradigme vis-à-vis d’images qui avaient encore beaucoup de popularité, celle des fêtes paysannes. La chercheuse conclut son texte en évoquant la place importante de la défécation dans le folklore allemand, une hypothèse de Alan Dundes.
Pour revenir à notre peinture, le miroir y est associé à des acrobaties maniéristes, le satyre se plie en quatre pour offrir à notre regard ce pan caché de son anatomie. Cette part basse et interdite qui se trouve comme renversée en apparaissant dans le miroir. Ce jeu d’inversion, on le croise aussi dans la littérature, notamment dans les aventures de Till l’Espiègle ou Eulenspiegel. Ce personnage de trickster vient perturber son monde en le révélant, comme pouvait le faire Marcolf le paysan rusé. Le plus souvent représenté avec une sage chouette et un miroir, le nom du personnage contient un jeu de mot d’après Wikipédia:
Le nom allemand Eulenspiegel est à double sens. Trivialement, l’étymologie du nom le fait venir du moyen bas allemand ulen « essuyer » et spegel « miroir, derrière », et l’expression ul’n spegel veut dire « torche-moi le cul », « je t’emmerde ». Il signifie également littéralement chouette (Eule)-miroir (Spiegel), objets fétiches du personnage avec lesquels il est illustré.
Dans la version de 1572, il oblige les paysans à regarder le miroir quand il leur montre son postérieur et, plus loin, il remarque que le monde doit se refléter dans son cul. Comme Raël la tradition allemande et flamande tire un fil entre la vue et l’anus, entre l’excrément et la perception visuelle comme semblent inviter à le faire les toilettes allemandes (ou le personnage de Monsieur Flap et son oeil planté dans l’anus). Quand le sage Salomon rencontre le Malicieux Marcolf auquel il a interdit de croiser son regard, celui-ci vient vers lui à reculons pour lui présenter plutôt son trou de balle. Ce jeu peut aussi se deviner dans les démons ayant des visages sur le postérieur. Dans son texte sur l’érotisme, où l’on trouve une photo d’un homme de dos, penché en avant avec un visage tatoué sur les deux fesses (le SIF faisant office de nez) Georges Bataille pensait commencer par ces mots:
Dans les différents jeux de l’amour, les êtres humains éprouvent qu’ils ont deux visages. Ces deux visages sont situés à l’opposé l’un de l’autre et peuvent recevoir le premier nom de visage oral, le second celui de visage sacral.
[…]
Toutefois, comme la pratique érotique le rappelle, les jambes ne sont que les développements latéraux du tronc et le caractère terminal du visage formé par les orifices intérieurs prend quelquefois une valeur attirante.
Ma première rencontre avec ce motif des fesses dans le miroir vient de Jean Wirth. Dans un passionnant texte sur le Jardin des Délices de Jérôme Bosch, il s’attarde sur une curieuse figure, en enfer: sous le diable trônant qui dévore et chie des âmes, une femme se mire dans un miroir comme fixé sur les fesses d’un démon. Wirth rapproche cette image d’une gravure attribuée à Dürer qui illustrait le Ritten vom Turn, un livre pour expliquer aux jeunes filles comment bien se tenir. Dans la xylographie de Dürer, une femme coquette se mire dans le miroir tandis que dans son dos un démon offre son derrière et révèle son anus. Comme par magie, là où devrait se trouver le reflet du beau visage apparait le fameux derrière démoniaque. Une logique d’inversion qu’on croise souvent à l’époque, que ça soit dans les images de mondes inversés où les poissons volent et les lapins mangent les chasseurs, mais aussi à un niveau plus mystique dans la table d’émeraude, fameux texte qui fascina les lettrés de la Renaissance où l’on trouve la formule terriblement efficace:
Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose
Sans compter tout ce qu’alchimie peut nourrir comme fantasmes sur la merde transformée en or.
Le plaisir de cette inversion, on le croise encore aujourd’hui, il suffit de penser à l’expression “avoir la tête dans le cul” où ce charmant épisode de South Park où la ville découvre qu’on peut manger par le derrière et chier par la bouche, occasionnant un certain nombre de scènes étonnantes. C’est aussi dans South Park qu’un enfant retourné dans son K-Way sort de sa capuche son derrière là où devrait apparaitre sa tête, faisant débarquer en ville une famille de têtes de culs persuadée d’y retrouver leur enfant disparu.
Cette inversion joue dans les images une forme de punition. Le miroir n’est pas un objet très bien vu à l’époque et sert souvent à accompagner des figures négatives comme l’orgueil, des sirènes ou des coquettes en tout genre. Une image vient entériner cette lecture, une gravure de 1600 où un fou moque une belle dame qui se regarde dans un miroir. Sur l’épaule d’un fou, un chat présente son anus fièrement, et même si on ne le voit pas directement dans le miroir, l’idée est là, complétée la formule proverbiale:
Le miroir est le vray cul du diable.
C’est le même mouvement qu’on croise déjà dans la danse macabre du Grand-Bâle, cette fresque de plus de 60 mètres de long, qu’on pouvait voir au cimetière du couvent des Dominicains. D’un vaste influence, on ne la connait plus qu’à travers ses nombreuses copies, notamment cette gravure qui m’a fait réaliser que la femme au miroir dans ce fragment de la fresque originale contemple non seulement un squelette au lieu de son propre reflet, mais plus particulièrement le derrière de ce dernier (sans compter que le serpent à leurs pieds ressemble un peu à un étron). ArtifexInOpere qui a traité largement le sujet de ces miroirs macabres suggère même que cette image ait pu influencer la gravure de Dürer évoquée plus haut dans son article Fatalité dans le rétro. On croise la même image dans un plafond peint du Piémont vers 1470: une vieille se regarde dans un miroir et n’y voit qu’une paire de fesses.
C’est aussi un des signes de la prudence, le miroir, un rétroviseur protecteur. La prudence se connait et connait le passé pour mieux comprendre l’avenir, c’est peut-être en jouant de ce sens que Tobias Stimmer l’a placé dans les mains d’une femme. Associé à un chapitre consacré aux colères mal placées, on y voit un fou sur son âne qui se retourne vers une femme qui lui renvoie l’image de son propre cul, le texte évoquant la prudence on peut imaginer que cette femme l’incarne.
La dernière fois que j’ai pu passer au séminaire de Pierre-Olivier Dittmar j’ai pu découvrir le travail de Thibault de Meyer sur les animaux et les miroirs. Des premières mentions de Darwin sur la capacité des animaux à se reconnaitre aux différentes expériences scientifiques permettant d’évaluer la capacité des animaux à se savoir. Le test le plus répandu est le test de Gallup développé dans les années 70: on met une tache inodore sur le visage de l’animal afin de voir si son comportement diffère devant le miroir et s’il réalise que l’image qu’il perçoit est bien la sienne. Thibault de Meyer s’est notamment attardé sur le cas du gorille, très méfiant du miroir de prime abord, du fait de sa défiance vis-à-vis du regard. Méfiant comme Méduse, craignant son propre regard, il faut laisser un temps au gorille pour qu’il s’approprie le miroir et son image. Une fois qu’il a compris ce que faisait le miroir, il en vient apparemment très rapidement à contempler son derrière dedans. C’est aussi le cas des macaques qui, très rapidement, se contorsionnent afin de voir leur cul. On peut se demander si quelques artistes n’ont pas croqué cette découverte au XVe siècle puisqu’on retrouve un geste assez proche fait par un petit singe dans une gravure d’un jeu de cartes, le 9 de singe, et sur l’épaule d’un chasseur de lapin gravé par Johann Theodor de Bry. L’image est bien entendu allégorique, mais il n’est pas interdit de croire que quelques riches amateurs aient pu montrer leurs singes et fasciner les artistes avec un miroir de poche. Comble du retournement, on voit bien comment, dans le 9 de singe, la tête du primate est elle-même à l’envers. On retrouve le même genre de curiosité dans une allégorie de l’Orgueil par Bruegel où un petit démon s’est roulé en boule pour voir son postérieur dans un miroir.
Dans d’autres images les singes détroussent un marchand, c’est un thème qui a fait florès de Florence jusqu’à Bruegel, chacun y est allé de sa version. Dans celle de Claes Janszoon Visscher II un singe joue de la guimbarde, un autre porte des bésicles, tandis qu’un troisième pisse dans le chapeau du marchand endormi; au centre de l’image, un singe s’est saisi d’un miroir afin de nous faire découvrir le beau derrière du marchand qui vient de se faire déculotter. C’est aussi une des forces des miroirs en peintures, dans la compétition féroce qui l’oppose à la sculpture, la peinture peut, elle aussi offrir de multiples angles sur un même corps, nous le faire découvrir sous toutes ses coutures.
Tu vois mon derrière dans la glace ?
Dit Brigitte Bardot dans la scène d’ouverture mythique du Mépris. Le corps fragmenté par les mots de l’actrice l’est aussi pour le regardeur qui pourrait alors voir encore plus grâce au miroir. C’est ce même mouvement qu’on devine dans une toile de Véronèse, un petit angelot tient un miroir et semble perturber un couple mythique: Vénus et Mars. Le Dieu tend sa main vers le miroir, tandis que la déesse couvre son derrière d’un pan de tissu pudique. Dans la peinture on ne voit rien dans ce miroir, un pan de dos, un bout de peinture, mais on peut deviner ce qu’il vient de refléter provoquant la colère du Dieu. L’aspect humoristique de la scène peut rappeler un autre miroir, celui du Tintoret qui a lui aussi représenté les amours de Mars et Vénus, mais un amour dérangé puisque le mari de Vénus, Vulcain est cette fois en scène. Comme dans un vaudeville Mars s’est caché sous une table, le petit chien de la scène l’a repéré. Mais le vieux Dieu (qui a pour certains les traits de Titien, le peintre maître de Venise) est déjà pris au filet de la déesse, il soulève son voile comme hypnotisé par le sexe de Vénus. Le miroir révèle la suite de la scène avec Vulcain monté sur le lit. Ce sexe qui rend fou, on l’a déjà croisé chez Peter Flötner, le plus scatophile des graveurs allemands qui signait souvent d’une crotte avec une flute ou un poinçon planté dedans.
Une gravure de Sebald Beham semble tisser un lien entre ce que fait l’artiste et ce que fait le chieur: un petit bouffon pris dans des phylactère a produit une petite crotte, sur le phylactère on lit
on dir hab ich gerisen das ich mich hab beschisen
J’ai fait ton portrait jusqu’à en chier.
Intraduisible, un jeu de mot en allemand habite l’image, le verbe gerisen, dessiner veut aussi dire déchirer, comme le phylactère entrelacé. C’est peut-être la même idée qui a amené Bruegel à glisser un chieur au pied de sa tour de Babel (saurez-vous le trouver ?), loin de la noble Spezzatura d’un Raphaël, qui méprise son effort, Bruegel nous dit ici qu’il en a chié à couler cette tour de ses pinceaux.
Flötner a d’ailleurs commis un fou tenant fièrement une crotte sur un coussin. Difforme, avec des béquilles et des chausses démesurées dignes des Leningrad Cowboys, le fou a une oie sur la tête, une prise de plus pour ma collection d’oiseau sur la tête, mais surtout il porte sur le derrière ce qui me semble bien être un miroir (Susanne Meurer y voit un pot de chambre, mais je n’y trouve pas d’anse et le reflet sur la forme arrondie me semble invoquer le miroir). Ici la célébration fécale semble carnavalesque encore une fois; et pour les plus courageux on se souviendra du sommet atteint par Peter Flötner dans son mystérieux Cadran solaire humain (esprit sensible évite ce lien) où la pulsion scopique scatophile semble trouver une de ses formes les plus accomplies (big up à Claude Roels qui m’a accompagné dans la traduction du texte accompagnant la gravure qui n’a cessé, séance après séance, de nous lever le cœur).
Pourtant Érasme précisait déjà en 1530
…il est impoli de saluer quelqu’un qui est en train d’uriner ou de déféquer. Une personne bien élevée doit toujours éviter d’exposer sans nécessité les parties auxquelles la nature a attaché la pudeur. Si la nécessité l’impose, cela doit être fait avec décence et réserve, même si aucun témoin n’est présent.
Je vous laisse avec cette importante leçon qu’on peut relever de quelques mots de Jean-Pierre Verheggen pour lui dédier ces quelques élucubrations:
Le même cité dans un article de Danielle Bajomée:
Je crois qu’on ne souligne jamais assez ce côté-là des choses, où, dit Verheggen, je me pose vraiment la question : comment vais-je mourir, comment les autres vont mourir, comment les êtres qui me sont chers vont mourir ? Alors, en attendant de mourir, j’essaie de danser. Je fais le danseur. Je fais une danse baroque, grotesque, avec la mort ». La mort. Pas celle qui se respecte, avec fleurs suaves, chandeliers et rites chantés. Non. Celle qui fait pourrir ce corps, « qu’on a, tous, comme con à viande violacée, et qui schlingue sec par sa barbaque d’ex-momac, et qui schlague, et cherche, et fouette, et ta, ta, ta, ta, ta, et tout le reste est ta-ta-ta-tature ! »
La prochaine fois que vous descendrez votre pantalon pour installer votre derrière sur une photocopieur, afin de multiplier le reflet de votre lune, vous saurez que votre geste s’inscrit dans une continuité lointaine.
A dans un mois pour parler de tout autre choses
Bibliographie
Veldman, Ilja M., Maarten van Heemskerck 1498-1574, WBOOKS, Zwolle, 2024
Didi Huberman, Georges, La ressemblance informe, Macula, Paris, 2019
Stewart, Alison, Jonietz, Fabian et Richter, Mandy, Indecent Bodies in Early Modern Visual Culture, Routledge, 2023
Stewart, Alison, Expelling from Top and Bottom: The Changing Role of Scatology, 2004
Merci à Sylvie Granotier pour la relecture & Jacques Bonnaffé pour l’extrait enregistré.




