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Il Ă©tait plus que temps que je passe un coup de polish Ă mon infolettre, câest chose faite, jâai donc migrĂ© sur Substack en compagnie de mes textes prĂ©cĂ©dents qui seront, je lâespĂšre, dâautant plus lisible. Jâen ai profitĂ© pour repenser un peu la forme de tout ça, tout en tĂąchant de rester le mĂȘme sur le fond.
Quand il Ă©voquait lâAnthropocĂšne et son cortĂšge dâidĂ©es aux Ă©chelles dĂ©mesurĂ©es, Bruno Latour, en bon chrĂ©tien, faisait de la terre une pomme pour nous expliquer que lâespace oĂč nous vivons, la biosphĂšre, serait alors lâĂ©quivalent de la peau de cette fameuse pomme. Le pois, plus humble et minuscule que la pomme offre une image encore plus rĂ©duite de notre planĂšte, qui plus est on pourra ranger lâensemble du systĂšme solaire dans une mĂȘme cosse. Ce qui est drĂŽlement pratique.
Câest cette gravure qui a mis le feu aux gourdes. On la doit au graveur surnommĂ©, faute de mieux, le MaĂźtre HL et qui a commis, comme vous pouvez en juger, un certain nombre dâimages mĂ©dusantes. Nos angelots adorateurs de petit pois semblent se trouver devant un pont sur lequel passe un cavalier, peut-ĂȘtre dans le lit dâun fleuve assĂ©chĂ©. Lâun dâeux tient avec passion un chapelet qui rime visuellement avec lâĂ©nooooorme cosse pleine de pois que tient son collĂšgue (Fabienne Gallaire, me renvoie aussitĂŽt aux Prayer Nuts qui font cette fois tenir le monde dans une noix, fruit qui peut contenir plein de trucs si on en croit Charles Trenet)
CollÚgue par ailleurs rangé avec les figures poilues.
(Lâange poilu le plus fameux est certainement celui quâon appelle Lucifer dans le concert des Anges de GrĂŒnewald, mais il nâest pas le seul puisquâon en croise aussi au Louvre chez le PĂšre bĂ©nissant de GĂ©rard David, tristement affectĂ© dâun lĂ©ger strabisme. ( ͥ° ÍÊ ÍĄ °)
Hormis le jeu formel, les petits pois dans leurs cosses Ă©voquent certainement la fertilitĂ©. Quand on en croise, câest souvent jouant ce rĂŽle. Bien que la fertilitĂ© soit au cĆur des nombreuses annonciations qui occupent les peintres, il est en revanche bien difficile de trouver une image dâune femme visiblement enceinte. Un zĂ©tĂ©ticien analysant ces images vous expliquera certainement que les femmes Ă©taient enceintes de maniĂšre beaucoup moins proĂ©minente Ă lâĂ©poque. Pourtant la conception se cache dans les toiles: dans les vases, dans les ports et parfois mĂȘme dans les cosses de nos pois. Ainsi dans les marges des Heures de Catherine de ClĂšves on trouvera une tripotĂ©e de cosses dĂ©piautĂ©es et particuliĂšrement un pois brillant. Un genre de ticket dâor version petit pois. Plus tĂŽt dans le livre câest Marie et Ălisabeth, alors tous deux enceintes respectivement de JĂ©sus et Jean-Baptiste qui sont entourĂ©s de pois de senteur, mĂ©taphore Ă©vidente du fruit des entrailles nommĂ© notamment dans lâĂ©vangile de Luc:
Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.
(Lc 1,40)
Pois de senteur quâon croise Ă plusieurs reprises dans les mains de Madones du MaĂźtre de la VĂ©ronique, tandis que dans les mĂȘmes images le petit bĂ©bĂ© esquisse un geste apotropaĂŻque qui ne nous est pas Ă©tranger đ€. Apollinaire a Ă©crit un poĂšme en 1901 au sujet de cette Madone Ă la fleur de Haricot (de facture classique, Alexandrin efficace, on lui donnera un solide 3 Ă©toiles sur 5 sur Google Review).
La Vierge Ă la fleur de haricot Ă Cologne
La Vierge au brin fleuri est une Vierge blonde
Et son petit JĂ©sus est blond comme elle lâest
Ses yeux sont bleus et purs comme le ciel ou lâonde
Et lâon conçoit quâelle ait conçu du Paraclet
Deux Saintes veillant dans les volets du triptyque
Pensent béatement aux martyres passés
Et sâextasient dâouĂŻr le plain-chant des cantiques
Des petits anges blancs dans le ciel entassés
Les trois dames et lâenfant vivaient Ă Cologne
Le haricot poussait dans un jardin rhénan
Et le peintre ayant vu de hauts vols de cigognes
Peignit les séraphins qui chantent maintenant
Et câest la Vierge la plus douce du royaume
Elle vécut au bord du Rhin pieusement
Priant devant son portrait que maĂźtre Guillaume*
Peignit par piĂ©tĂ© de chrĂ©tien ou dâamant
*On appelait alors le maĂźtre Meister Wilhelm que Guillaume Ă traduit malicieusement en âGuillaumeâ.
Avant Guillaume (qui semble Ă©voquer ce chenapan de Lippi qui câest dĂ©froquĂ© par amour de son modĂšle comme on lâa vu dans lâinfolettre #2) câest le moine Symon von Werd qui a mĂ©ditĂ© sur ce triptyque accrochĂ© dans sa cellule au XVe siĂšcle comme sur un poster de Sarah Michel Gellar. On peut lire dans un livre des bienfaiteurs du couvent:
Que les moines actuels et futurs de notre maison sachent que notre estimĂ© frĂšre Symon von Werd a joui, avec la permission des supĂ©rieurs, d'une image prĂ©cieusement peinte par le peintre appelĂ© maĂźtre Wilhelm de la Sainte Vierge en buste avec son petit fils et les images des Saints Barbara et Catherine dans ses ailes pendant longtemps dans sa cellule par dĂ©votion, quand finalement il a cĂ©dĂ© au dĂ©sir du couvent et l'a accrochĂ© dans l'Ă©glise au-dessus de l'entrĂ©e de la sacristie; elle ne pourra jamais ĂȘtre aliĂ©nĂ©e de notre maison, peu importe lâintĂ©rĂȘt que cela procurerait Ă notre couvent dans l'avenir.
En suivant cette piste, je dĂ©couvre que lâordre des Chartreux fondĂ© par Bruno de Cologne a beaucoup fait pour le dĂ©veloppement du culte du Rosaire et que Cologne Ă©tait au centre de ce mouvement. Ce rosaire quâon retrouve fort brillant dans notre Madone au pois de senteur vient renforcer lâidĂ©e quâon peut voir dans la ribambelle de pois un humble Ă©cho du rosaire.
Rosaire qui peut-ĂȘtre tout simple et de bois, mais qui peut aussi Ă©voquer par avance les splendeurs et richesses du paradis: on sait que les religieux ne sont pas les derniers en matiĂšre de sape flashy (et je ne vous parle mĂȘme pas des descriptions de vision de saints et de saintes oĂč les chĂąteaux angĂ©liques dĂ©gueulent de perles et de diamants). Autant de raison de lĂ©gitimer les chants prĂ©cieux de Prince, le Rosaire rĂ©alisĂ© par Cartier pour le dernier Wes Anderson, ou mĂȘme la peinture over-the-top de Carlo Crivelli.
Carlo Crivelli quâon associe souvent Ă une pseudo-Renaissance aux membres si nombreux quâelle surpasserait les artistes de la Renaissance mĂȘme. Pour Frederico Zeri, câest le moyen de nommer tout ces peintres un peu curieux qui abusent de dĂ©tails ou de mĂ©diĂ©valeveries qui ne collent pas bien avec lâidĂ©e quâon se fait de la Renaissance. Kitsch ou Camp, Crivelli est au top en la matiĂšre en plus dâĂȘtre au top dans la matiĂšre puisque ses images regorgent de marbres, de fruits, dâoiseaux ou mĂȘme de concombres (probablement son fruit fĂ©tiche) sans oublier des formes en volume et des jeux de textures qui amĂšnent Thomas Golsenne dans son livre sur le bonhomme Ă parler de MatĂ©rialisme Mystique. Les saints de Crivelli ont lâair parĂ©s pour la Fashion-Week et sâentourent dâune foule de dĂ©tails dâautant plus dĂ©licieux pour la musĂ©e quâils sont rarement uniques: on les retrouvera, sporadiquement certes, chez dâautres peintres Ă lâimage du Loriot du triptyque Cameirino ou de son gĂ©nĂ©reux catalogue de fruits et lĂ©gumes. Dans ce mĂȘme triptyque, entre des prunes et une pĂȘche, nous revoilĂ devant un pois. ĂchappĂ© de sa cosse qui apparait brisĂ©e, notre petit lĂ©gumineux quotidien trĂŽne presque en trompe-lâĆil sur un parapet lui-mĂȘme brisĂ© (il y a aussi un concombre en haut, ne vous inquiĂ©tez pas).
Faut-il y voir un lien avec lâAncien Testament que la naissance du Christ vient clore et oĂč le pois est mentionnĂ© plusieurs fois, la ruine dans ces images Ă©tant souvent le signe dâun temps rĂ©volu; doit-on voir dans le pois une Ă©vocation du corps du Christ, doit-on le faire rimer avec les fleurs coupĂ©es Ă cĂŽtĂ© ? Crivelli est-il juste un original qui met un loriot dans les mains du Christ lĂ oĂč tous ses copains colleront un chardonneret ? La couronne de la vierge en 3d est-elle prĂ©vue pour que les malvoyants puissent aussi juger de Sa SaintetĂ© au toucher ? Le concombre est-il phallique ?
Il faudra encore bien des pages pour espĂ©rer approcher les mystĂšres de Crivelli, mais rien ne nous empĂȘche dĂ©jĂ de nous perdre dans sa magnificence hors catĂ©gorie. On ne peut pas rĂ©soudre un kalĂ©idoscope.
Pour revenir sur le pois dans lâAncien Testament: il y est mentionnĂ© cinq fois et un influenceur vĂ©gan comme Rhabanus Maurus a pu Ă©crire:
Dâun point de vue mystique, cependant, les lĂ©gumineuses signifient la restriction du luxe et la mortification du corps ; ainsi, dans le livre de Daniel (Dan. 1), Daniel et les trois jeunes gens qui l'accompagnaient, mĂ©prisant la nourriture du roi, ont mangĂ© des lĂ©gumineuses Ă la place, oblitĂ©rant leurs dĂ©sirs corporels, ils peuvent vraiment ĂȘtre appelĂ©s des hommes aux dĂ©sirs spirituels.
En plus il servait à faire du pain, denrée connectée au Christ, mais aussi à Marie que JérÎme considÚre comme la mÚre du pain (et, oui, il y a des boulangers qui ont fait des pains en forme de Jésus sur internet).
Si on veut faire le tour complet des cosses que je me suis trouvées, on a encore une trinité féminine (Grand-mÚre/fille/bébé) de Martin Kaldenbach trÎnant devant un paquet de fleurs, dont deux cosses de pois.
Puis deux images dâoriginaux dâun autre style que Crivelli:
Dosso Dossi (Ă©cole de Ferrare, aime la magie, lâiconographie bizarre et les sources cryptiques) & Bruegel (Belge).
Deux cas oĂč la cosse semble rimer avec une forme de folie, que ce soit celle de lâopĂ©ration de la pierre de Folie dans un Ćuf gigantesque qui voit dĂ©gringoler une foule de petite pierre du crĂąne dâun fou, sorties de son front comme on Ă©jecte les pois de leurs entrailles vertes, ou celle sur le parapet de la scĂšne de sorcellerie qui rejoue le mythe dâHercule. Doit-on y voir, comme beaucoup, une variation du Hercule travesti par Omphale et forcĂ© de filer ? Ou doit-on suivre Felton Gibbons et y voir une variation sophistiquĂ© du choix dâHercule (thĂšme Ă©voquĂ© en infolettre #3) ? le vieil homme tire en effet deux poids et semble entourĂ© de symboles lascifs et trompeurs quâon retrouve dans ce thĂšme chez Carrache (masque, jeu de cartes). Alors on pourrait sâamuser Ă voir dans les objets du parapet des pairs aussi. La base de donnĂ©es sây prĂȘte bien, puisquâelle nous montre que la cerise a plutĂŽt bonne image (mariage et madone), tandis que les pies sont plutĂŽt des oiseaux de mauvais augure (vagabond et BethsabĂ©e). Le fromage, quant Ă lui, a parfois une connotation sexuelle si jâen crois Alison G. Stewart, du moins au nord. La cosse pourrait alors ĂȘtre, Ă lâopposĂ©, un symbole dâhumble retenue.
Maintenant revenons Ă notre pois de dĂ©part. En y repensant, cette grande cosse est aussi inhabituelle par sa taille. Dans les images du XVIe siĂšcle, la dĂ©mesure est finalement peu commune (pas comme chez ces nuls du Moyen Ăge qui font des trucs grands pour souligner leur importance comme en Ăgypte Antique): Ă la rigueur parfois les saints tiennent des petites maquettes, mais câest tout. Alors soit il sâagit dâangelots microscopiques tenant des cosses Ă©chelle une, soit il se joue aussi quelque chose dans ce petit truc devenu Ă©norme. Un lien avec la dĂ©mence peut-ĂȘtre ? Un jeu avec le rond barrĂ© du panneau interdit ? Ou peut-ĂȘtre mĂȘme quelque chose de dĂ©coratif ?
Vous connaissez le style cosse de pois ?
Encore un truc Ă la marge quâon trouve dans la joaillerie, lâĂ©mail et dont tĂ©moigne de nombreux recueils dâornements gravĂ©s du XVIIe siĂšcle. Un style qui ne sâexplique pas autrement que part un plaisir formel dâentrelacs et de variation naturelle et surnaturelle que notre MaĂźtre HL parait anticiper dâun siĂšcle en 1533. Peut-ĂȘtre que câest juste gĂ©nial de graver des pois. Que le grand public adore les pois en 1533. Je sens que je suis loin dâen avoir fini avec ce graveur Ă©tonnant, mais pour aujourdâhui je suis Ă sec.
Pour vous aider Ă passer lâĂ©tĂ©, vous pouvez aussi cuire des petits pois dans du bouillon, puis les mixer (attention Ă bien doser lâeau) avec de la crĂšme, du St Moret voire du Kiri, puis y ajouter de la menthe. Vous me laissez refroidir tout ça et dĂ©gustez sans faim.
Merci de mâavoir lu jusquâau bout, la prochaine fois je vous parlerai des imbĂ©ciles qui regardent la lune. đ
Merci aussi Ă Charlotte Boulcâh et Fabienne Gallaire pour la relecture attentive, les fautes restantes sont forcĂ©ment de mon ressort ;^)
Merci Simon pour la recette aux petits pois.
Jâai des envies de formats audio et un livre que je vais enfin imprimer dĂ©but juillet en ArdĂšche, une traduction dâun texte sur les couples inĂ©gaux dâAlison G. Stewart, ça aussi jâen reparle bientĂŽt.
Notre histoire de moine vient de Kemperdick, Stephan. (2012). From Master Wilhelm to Master Wilhelm: The identity of the Cologne Master of St Veronica. The Burlington magazine. 154. 87-90.
Et les divagations sur le pois doivent beaucoup Ă BERGMANN, R. (1987). Notes on the âOttawa Madonna with the Flowering Pea.â RACAR: Revue dâart Canadienne / Canadian Art Review, 14(1/2), 70â54. http://www.jstor.org/stable/42630355


